Le Québec toujours friand de pétrole et de gaz naturel

En l’état actuel, la cible de réduction des GES à l’horizon 2030 est hors d’atteinte, d’après le coauteur du rapport, Pierre-Olivier Pineau.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir En l’état actuel, la cible de réduction des GES à l’horizon 2030 est hors d’atteinte, d’après le coauteur du rapport, Pierre-Olivier Pineau.

La pandémie n’aura rien changé au portrait d’ensemble : le Québec consomme toujours trop d’énergies fossiles et les actions gouvernementales demeurent insuffisantes pour espérer lutter efficacement contre la crise climatique au cours des prochaines années. C’est le constat qui se dégage de l’édition 2022 du rapport État de l’énergie au Québec, qui plaide pour la mise en œuvre de mesures beaucoup plus musclées pour réduire les émissions de gaz à effet de serre de la province.

« La reprise économique de 2021 a ramené à la normale le secteur de l’énergie : la consommation de produits pétroliers est revenue à des niveaux équivalents à ceux d’avant la pandémie », constate le rapport annuel produit par la Chaire de gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, qui sera publié jeudi. Globalement, « aucune modification majeure, en ce qui a trait à l’énergie, ne perdurera à la suite des bouleversements liés à la COVID-19 ».

La situation est d’autant plus préoccupante d’un point de vue climatique que « les tendances récentes observées de 2015 à 2019 sont problématiques en regard de nos objectifs énergétiques et environnementaux : la consommation d’énergie et les émissions de gaz à effet de serre (GES) sont croissantes, alors que nous visons l’inverse ».

Selon le plus récent bilan d’émissions de GES du Québec, soit celui de 2019, celles-ci ont reculé d’à peine 2,7 % depuis 1990, alors que la cible (abandonnée en 2018) prévoyait une réduction de 20 % à l’horizon 2020. Le gouvernement Legault espère maintenant atteindre une baisse de 37,5 % d’ici 2030.

Toujours plus de véhicules

 

L’échec climatique des dernières années s’explique en bonne partie par la croissance de 41 % de la demande en énergie du secteur des transports depuis 1990. Or, celui-ci tire encore aujourd’hui 97 % de son énergie des produits pétroliers.

Selon l’État de l’énergie au Québec, à lui seul « le parc de véhicules personnels au Québec a augmenté de 66 % depuis 1990, soit une hausse trois fois plus importante que la croissance démographique de la province (+22 %) ». La catégorie de véhicules personnels qui a connu la plus forte progression durant cette période est celle des camions légers, ce qui comprend les véhicules utilitaires sports (VUS). Leur nombre a bondi de 319 % sur les routes du Québec.

Au cours de la même période, la baisse de consommation énergétique des voitures a été « plus que compensée » par une hausse de 197 % de la consommation des camions légers, en raison de la progression des ventes. Celles-ci représentaient 71 % du marché au Québec en 2020, contre à peine 7 % pour les véhicules électriques (VE), qui bénéficient pourtant d’« importantes subventions gouvernementales ».

« Il s’est ainsi vendu environ 15 camions légers pour chaque VE vendu en 2020. Ces tendances sont contraires à l’atteinte des cibles de réduction des émissions de GES », souligne le rapport. Selon des données de l’Institut de la statistique du Québec, pas moins de 140 203 nouveaux « camions légers » se sont ajoutés au parc automobile de la province entre les années 2019 et 2020. Le total, en 2020, s’élevait ainsi à 2 199 562, soit une croissance de 170 % en une décennie.

Coauteur du rapport et titulaire de la chaire en gestion du secteur de l’énergie à HEC Montréal, Pierre-Olivier Pineau estime que les « tendances lourdes » des dernières années risquent de se poursuivre pendant au moins « quelques années ». « La consommation de produits pétroliers pourrait continuer d’augmenter à moyen terme si les ventes de camions légers à essence continuent de dépasser les ventes de véhicules électriques et que le stock de véhicules continue de rouler autant. Malgré la hausse des ventes de véhicules électriques, il y aura encore davantage de véhicules à essence, surtout des camions légers, qui entreront dans le parc automobile dans les années à venir », explique-t-il au Devoir.

Échec en vue

 

Les choses pourraient toutefois changer, notamment dans un contexte de hausse des prix de l’essence et de contrecoups économiques, au sortir de la pandémie. « Le prix du carbone va aussi décourager les véhicules à produits pétroliers, alors que les subventions aux véhicules électriques » encouragent leur adoption », souligne-t-il.

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C’est le nombre de camions légers vendus pour chaque véhicule électrique vendu en 2020, des tendances contraires à l’atteinte des cibles de réduction des émissions de GES, souligne le rapport de HEC.

En l’état actuel des choses, M. Pineau juge toutefois que la cible de réduction des GES à l’horizon 2030 est hors d’atteinte. « Le gouvernement ne fait que répéter des programmes inefficaces pour réduire les GES : subventions aux véhicules électriques, subventions à l’efficacité énergétique, mais sans agir fermement sur les causes structurelles : étalement urbain, bâtiments en croissance, parc automobile en croissance en nombre et en taille, transport de marchandises par camion en forte augmentation », énumère-t-il.

Selon lui, « il faudrait limiter l’étalement humain et urbain, faire payer davantage pour les kilomètres parcourus avec une taxe kilométrique, instaurer des frais d’immatriculation beaucoup plus élevés pour les véhicules lourds, y compris les véhicules électriques, et développer les transports à basse consommation d’énergie, comme le train, et ce, autant pour les individus que pour les marchandises ».

Gaz et pétrole de schiste pour les Québécois

Le Québec consomme uniquement du pétrole et du gaz naturel nord-américain. Dans le cas du pétrole, « le boom du pétrole de schiste aux États-Unis et la mise en service de la ligne 9B d’Enbridge (dont le sens d’écoulement a été inversé en 2015 vers Montréal) ont été en grande partie à l’origine de ce changement », peut-on lire dans le rapport État de l’énergie au Québec, édition 2022.

 

Pierre-Olivier Pineau souligne d’ailleurs que « nos importations sont essentiellement composées de pétrole et gaz non conventionnels : du schiste et, pour le pétrole, des sables bitumineux. C’est une hypocrisie de ne pas vouloir produire localement, de ne pas vouloir réglementer la production sur notre territoire et de se faire un point d’honneur d’importer le pétrole et le gaz ».

 

Dans le cas du gaz naturel qui circule dans le réseau d’Énergir, en 2020, le gaz naturel renouvelable (GNR) n’y représentait que 0,1 % des volumes et provenait de projets de valorisation des matières organiques dans des sites d’enfouissement. D’autres projets doivent suivre dans les prochaines années, pour atteindre 5 % d’injection à l’horizon 2025. Dans son Plan pour une économie verte 2030, le gouvernement s’engage à réviser la réglementation encadrant l’injection de gaz naturel renouvelable dans le réseau, de façon à porter à 10 % le seuil minimal à l’horizon 2030.



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