Ottawa menace d’agir pour protéger le caribou si Québec ne bouge pas

La population de caribous de la Gaspésie est au seuil de l’extinction, avec à peine une trentaine de bêtes.
Jean-Simon Bégin La population de caribous de la Gaspésie est au seuil de l’extinction, avec à peine une trentaine de bêtes.

La patience du fédéral a atteint ses limites. Devant la situation « critique » du caribou forestier et l’absence de stratégie de protection de l’espèce du gouvernement Legault, le ministre Steven Guilbeault exige une rencontre avec ses homologues provinciaux. Il se dit d’ailleurs prêt à agir si Québec refuse de prendre les mesures nécessaires pour éviter la disparition de l’espèce.

« Comme vous le savez, la situation du caribou boréal est critique, et le temps presse pour agir afin de préserver cette espèce unique et importante dans le paysage québécois, tant aujourd’hui que pour nos enfants et petits-enfants », souligne le ministre canadien de l’Environnement dans une lettre qu’il vient de faire parvenir à son homologue québécois, Benoit Charette, et au ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour. Il confirme ainsi la volonté exprimée en entrevue au Devoir en décembre.

Après avoir pris acte d’« un autre report, soit jusqu’en 2023, de la publication de sa stratégie pour les caribous forestiers et montagnards », Steven Guilbeault estime qu’il est temps d’« accélérer la prise de mesures afin d’obtenir des résultats concrets à court terme en matière de protection des espèces en péril au Québec », et notamment du caribou forestier.

Dans ce contexte, il demande une rencontre « dans les meilleurs délais » avec Benoit Charette et Pierre Dufour « afin de discuter de la manière dont nous pouvons mieux travailler ensemble », écrit-il dans sa lettre. Le Devoir a pu obtenir une copie de la lettre, qui a d’abord fait l’objet d’un texte publié dans La Presse jeudi matin.

Même s’il se dit « optimiste » quant à la possibilité d’une collaboration entre Ottawa et Québec, le ministre Guilbeault souligne qu’il aura l’obligation d’agir si le gouvernement Legault ne le fait pas, alors que le déclin de l’espèce se poursuit.

Le caribou forestier est en effet protégé en vertu de la Loi sur les espèces en péril. Ainsi, écrit le ministre fédéral de l’Environnement, « je suis tenu de recommander une option réglementaire lorsqu’une espèce fait face à une menace pour sa survie ou son rétablissement, ou lorsque l’habitat essentiel n’est pas efficacement protégé ».

Or, l’habitat du caribou forestier est de plus en plus perturbé, notamment par l’industrie forestière, si bien qu’on ne compte plus que quelques milliers de caribous forestiers au Québec et que le déclin se poursuit. Certains groupes de cervidés se trouvent aujourd’hui dans une situation « extrêmement précaire » et leur survie à long terme est qualifiée de « peu probable », selon les experts du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs.

Commission indépendante

 

Au lieu de présenter une « stratégie » de protection de l’espèce, comme il avait promis de le faire, le gouvernement Legault a annoncé en novembre qu’il la reportait et qu’il mandatait une « commission indépendante » chargée de mener des consultations régionales cet hiver. Cette commission ne compte aucun expert du caribou.

Dans une déclaration officielle transmise au Devoir en réaction à la lettre du ministre Steven Guilbeault, le cabinet du ministre Dufour s’en remet d’ailleurs aux travaux de cette commission pour déterminer la suite des choses. « L’avenir du caribou forestier et montagnard nous préoccupe grandement et depuis notre arrivée au gouvernement, nous avons posé des gestes concrets pour la protection du caribou, notamment avec la construction d’enclos de protection, des travaux de restauration de son habitat et la création d’une commission indépendante », a aussi rappelé le bureau du ministre.

Le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, Alain Branchaud, a salué la lettre du ministre Guilbeault. « C’est une lettre habile et audacieuse, qui appelle le Québec à collaborer pour le rétablissement des espèces en péril tout en travaillant à l’atteinte de l’objectif de protéger 30 % du territoire d’ici 2030. Avec son engagement de consacrer à des fins autres qu’industrielles 50 % du territoire du Plan Nord, le Québec est bien positionné pour répondre à cet appel du fédéral et réaffirmer son leadership en matière de conservation. »

Captivité

 

Au moment de décider de la création des « aires protégées » qui ont permis d’atteindre les objectifs 2020 de protection du territoire du Québec, le gouvernement Legault a délaissé au moins une dizaine de projets qui auraient permis d’accroître les mesures de protection du caribou. Parmi ceux-ci, on retrouvait un projet de 310 km² mis en avant par le ministère de l’Environnement du Québec et désigné comme « secteur prioritaire » de l’espèce. On comptait aussi une série de quatre projets portés notamment par les Innus et situés dans la région du réservoir Pipmuacan, au nord-est du Lac-Saint-Jean.

Par ailleurs, un total de trois populations isolées de caribous se retrouveront bientôt en captivité. Les sept derniers caribous de la région de Val-d’Or vivent déjà dans un enclos depuis mars 2020. Quant aux 17 derniers caribous de Charlevoix, le gouvernement espère les envoyer en captivité cet hiver dans un enclos de 0,2 km² construit dans le parc national des Grands-Jardins.

Enfin, le gouvernement prévoit de capturer les femelles gestantes de la population de caribous de la Gaspésie afin que la mise bas se fasse dans un enclos. Même si la mise en captivité est prévue cet hiver, les enclos ne sont pas terminés avant l’automne prochain.

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