L'illusion «verte» des Jeux de Pékin

Vue satellite du Centre national de ski alpin de Yanqing, jeudi. Les organisateurs des Jeux d’hiver 2022 ont produit artificiellement toute la neiges nécessaire aux compétitions. Il tombe moins de trois centimètres de neige par année dans cette région aride.
Photo: Image satellite ©2022 Maxar Technologies via Agence France-Presse Vue satellite du Centre national de ski alpin de Yanqing, jeudi. Les organisateurs des Jeux d’hiver 2022 ont produit artificiellement toute la neiges nécessaire aux compétitions. Il tombe moins de trois centimètres de neige par année dans cette région aride.

Le refrain est connu. Selon le comité organisateur des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, tout a été fait pour que le rendez-vous sportif ait un « impact environnemental positif ». Mais ce discours vertueux de la plus grande dictature de la planète est très loin de la réalité, affirment plusieurs experts. Certes, des engagements essentiellement symboliques ont été pris, mais après les Jeux, personne ne sera là pour vérifier le respect des promesses.

Une photo publiée récemment par un journaliste suisse qui survolait la région de Yanqing, site des compétitions de ski alpin, laissait voir une région sans le moindre couvert de neige, à l’exception du tracé des pistes qui descendent d’une montagne.Il n’y a effectivement pas de neige naturelle à ces Jeux d’hiver 2022, qui se tiennent dans des zones recevant moins de trois centimètres de neige par année.

Pour remédier au problème, les organisateurs chinois ont produit artificiellement 100 % du couvert blanc nécessaire à la tenue des différentes compétitions, une première dans l’histoire olympique. Et comme les Jeux de Pékin se tiennent dans une région particulièrement aride, l’eau nécessaire à la production de toute cette neige a dû être transportée par tuyaux sur plusieurs dizaines de kilomètres.

« Ce n’est tout simplement pas un environnement propice à l’enneigement, et il faut utiliser au moins 185 millions de litres d’eau pour enneiger les pistes de ski », explique au Devoir la géographe Carmen de Jong, chercheuse spécialisée en hydrologie à la Faculté de géographie et d’aménagement de l’Université de Strasbourg. Cette évaluation du volume d’eau, qu’elle juge très conservatrice, équivaut à plus de 75 piscines olympiques. Mais le rapport sur la « durabilité » des Jeux ne mentionne aucun volume d’eau.

La tenue de Jeux d’hiver dans un décor où les organisateurs ont dû fabriquer un enneigement factice est symbolique de ce type d’événement, selon le géographe urbain et politique à l’Institut de géographie et durabilité de l’Université de Lausanne, en Suisse, Sven Daniel Wolfe. « Je pense que cela nous montre que la chose la plus importante ici est le spectacle, et que la durabilité vient en dernière position. »

Qui plus est, les pistes de ski de Yanqing que nous pourrons voir sur nos écrans au cours des prochains jours ont été construites grâce à la destruction d’une partie de la réserve naturelle de Songshan, un habitat important d’espèces menacées de disparition. Or, cette ombre au tableau a été évacuée des documents mis en ligne pour vanter les mérites écologiques du rendez-vous sportif mondial. « Ils ont caché cet élément dans le dossier de durabilité et au moment d’obtenir les Jeux, ils ont affirmé que les pistes ne seraient pas dans la réserve naturelle », souligne Carmen de Jong. Des biologistes chinois qui ont dénoncé la situation ont aussi été muselés.

Photo: Aaron Favila Associated Press La tenue de Jeux d’hiver dans un décor où les organisateurs ont dû fabriquer un enneigement factice est symbolique de ce type d’événement, selon Sven Daniel Wolfe.

Ce n’est toutefois pas la première fois que des Jeux olympiques d’hiver ont recours à la neige artificielle et à la destruction de milieux naturels protégés pour tenir les compétitions. Lors des Jeux de Sotchi, en Russie, en 2014, plus de 80 % de la neige a été produite par les organisateurs. Et pour construire les infrastructures nécessaires, ils ont rasé en partie des forêts dont la valeur était pourtant reconnue par l’UNESCO. Des dépotoirs sauvages ont aussi émergé à plusieurs endroits, des habitats d’espèces menacées ont été détruits, et des militants écologistes qui ont critiqué les autorités ont été emprisonnés.

Jeux « carboneutres » ?

Le comité organisateur chinois promet pourtant une approche « verte, inclusive, ouverte et propre » pour la tenue des Jeux, dans un pays où la démocratie et la liberté de presse sont inexistantes. Selon ce qu’on peut lire sur le site Web officiel, « en choisissant comme vision “la durabilité pour l’avenir”, Beijing 2022 s’engage à déployer les efforts nécessaires pour que ces Jeux aient un “impact environnemental positif” et utilisera de la vaisselle biodégradable dans la préparation et l’organisation des Jeux ».

Pékin affirme aussi que cet événement sera « carboneutre », principalement en raison du recours à une énergie « 100 % renouvelable » pour l’alimentation de toutes les infrastructures, mais aussi grâce à la compensation des émissions de gaz à effet de serre imputables à l’organisation. Le gouvernement a notamment signé un partenariat avec la plus importante pétrolière du pays, PetroChina, pour financer les réductions d’émissions.

L’« impact environnemental positif » vanté par les organisateurs est toutefois impossible à vérifier, insiste Mohamed Reda Khomsi, professeur au Département d’études urbaines et touristiques de l’UQAM. « Il y a un manque de transparence qui empêche la vérification des informations avancées par les organisateurs, notamment pour la carboneutralité. On ne peut pas valider les données. Il est aussi facile de dire que les Jeux seront carboneutres, puisque les organisateurs ne tiennent pas compte de toutes les émissions de gaz à effet de serre. »

Il ajoute que personne ne pourra vérifier si tout ce qui a été promis a été fait, notamment pour les projets de reboisement. « Le Comité international olympique n’a pas l’autorité nécessaire pour s’assurer que les promesses seront tenues », rappelle Mohamed Reda Khomsi.

Non durable

 

De toute façon, quoi qu’en disent les pays hôtes, aucune édition des Jeux olympiques d’été ou d’hiver ne peut se targuer d’être « durable », selon Sven Daniel Wolfe, coauteur d’une étude publiée en avril 2021 dans le magazine Nature qui fait l’analyse environnementale des 16 éditions tenues entre 1992 et 2020. Pandémie mise à part, chaque édition accueille davantage d’athlètes, d’épreuves, d’infrastructures et de spectateurs. Or, cela ne peut qu’accroître les dommages environnementaux.

« Si on considère qu’aucune édition des Jeux olympiques depuis 1992 n’a été durable, je serais très surpris que ceux de Pékin brisent cette tendance. Je ne serais pas non plus surpris d’apprendre que les résultats de ces Jeux en matière de durabilité sont pires que prévu. C’est souvent le cas. Mais au moment où ces résultats deviennent clairs, l’attention du monde entier s’est déplacée vers les prochains Jeux, avec la prochaine série de promesses fantastiques », fait valoir Sven Daniel Wolfe.

« Nous vivons dans un monde qui valorise le profit et la croissance, et les Jeux olympiques reflètent cette réalité », ajoute-t-il. « Ainsi, même si le Comité international olympique reconnaît l’importance de la durabilité et s’efforce de l’accroître, nos résultats reflètent les valeurs réelles de notre culture mondiale. En fait, l’argent prime sur tout le reste. »

Dans cette guerre de l’image où chaque comité organisateur affirme être plus « vert » et plus « durable » que le précédent, on se contente surtout de mesures qui ne remettent pas en cause la tendance au gigantisme, affirme Mohamed Reda Khomsi. « Il y a un effort et une prise de conscience, mais les efforts restent essentiellement symboliques et ils ne limitent pas les impacts environnementaux. »

« Le recyclage, le reboisement et la compensation des émissions de gaz à effet de serre sont toutes des mesures intéressantes, mais le Comité international olympique devrait fixer des objectifs avec des contraintes. On aurait pu le faire avec la Chine, dès l’attribution des Jeux en 2015, pour vérifier si les objectifs sont atteints. » Mais puisque rien de tout cela n’a été fait, il faudra se fier à la parole des autorités chinoises.

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