Une bonne année de naissances pour les baleines noires

La baleine noire «Snow Cone», observée récemment en compagnie de son baleineau. Depuis un empêtrement, la mère tire avec elle un cordage d’engin de pêche coincé dans sa bouche. On a pu la voir l’été dernier dans le golfe du Saint-Laurent.
Photo: NOAA La baleine noire «Snow Cone», observée récemment en compagnie de son baleineau. Depuis un empêtrement, la mère tire avec elle un cordage d’engin de pêche coincé dans sa bouche. On a pu la voir l’été dernier dans le golfe du Saint-Laurent.

Après des années de mortalité record et la mise en œuvre de mesures de protection sans précédent dans les eaux canadiennes, les baleines noires de l’Atlantique Nord connaissent cette année une bonne saison des naissances. Un signal potentiellement encourageant pour cette espèce emblématique des répercussions de l’activité humaine sur les milieux marins.

Le 23 janvier dernier, une équipe de l’Agence américaine d’observation océanique et atmosphérique (NOAA) a pu observer une femelle de 37 ans accompagnée du 13e baleineau de baleine noire, au large des côtes de la Géorgie, un secteur de mise bas important pour cette espèce, qui fréquente de plus en plus assidûment le golfe du Saint-Laurent en période estivale.

Parmi les autres femelles qui ont donné naissance cette année, certaines ont été vues l’été dernier dans le golfe. C’est le cas de « Snow Cone », qui nage avec un cordage d’engin de pêche coincé dans la bouche, malgré les efforts d’une équipe de sauveteurs du Nouveau-Brunswick pour la libérer. L’an dernier, elle avait aussi eu un baleineau, mais celui-ci a été mutilé mortellement par une hélice de bateau. D’autres nouvelles mamans sont reconnues comme de bonnes reproductrices, dont « Derecha », qui en est à son cinquième baleineau. Mais en 2020, son rejeton avait été tué par un bateau.

Même si la saison des naissances se poursuit jusqu’en mars, la biologiste Lyne Morissette estime que les données de cette année sont encourageantes, d’autant plus qu’un recensement publié en octobre estimait la population à seulement 336 individus. « Ce n’est pas un baby-boom, mais on parle d’une bonne année, surtout dans un contexte de mortalité moins importante. C’est une bonne nouvelle qui redonne un peu d’espoir à ceux qui font des efforts pour sauver l’espèce », explique la spécialiste des cétacés.

Il est vrai que ces animaux très vulnérables aux collisions avec les navires et aux enchevêtrements dans les engins de pêche ont connu récemment des années très pénibles. En 2017, pas moins de 17 individus adultes ont été retrouvés morts, dont 12 dans les eaux canadiennes. Et un total de 10 baleines noires sont mortes en 2019.

Photo: Alexandre Shields Le Devoir Les baleines noires sont de plus en plus présentes dans le Saint-Laurent, comme cette femelle nommée Phantom, photographiée près de l’île d’Anticosti.

Cette mortalité record, qui a forcé le gouvernement du Canada à imposer des mesures de protection sans précédent pour une espèce de cétacé, est survenue dans un contexte de très faible taux de natalité. À peine cinq baleineaux ont été recensés en 2017, zéro en 2018, sept en 2019 et une dizaine en 2020. L’an dernier, la saison des naissances a vu naître 20 baleineaux, mais deux sont morts par la suite. Et depuis une décennie, la moyenne annuelle se situe à 10 naissances par année.

Pour Timothy Frasier, professeur de biologie de l’Université Saint Mary’s, en Nouvelle-Écosse, il ne faut donc pas perdre de vue le fait que les baleines noires ont un « problème » de reproduction récurrent, qui s’ajoute aux décès provoqués par l’activité humaine. Lui et d’autres chercheurs consultés par Le Devoir estiment qu’il faudrait idéalement une trentaine de baleineaux par année pour voir une augmentation considérable de la population.

En plus du stress imputable à la pollution sonore des eaux côtières et de la mortalité liée à l’activité humaine, les scientifiques croient que les animaux pourraient avoir de plus en plus de difficulté à s’alimenter convenablement. « Beaucoup de femelles peuvent être incapables d’accumuler assez de graisse pour tomber enceintes ou mener une grossesse à terme en raison de possibles réductions de la disponibilité de la nourriture et d’un effort accru pour trouver de la nourriture », selon le North Atlantic Right Whale Consortium, qui regroupe des chercheurs spécialistes de l’espèce.

Mesures de protection

 

Tout en précisant qu’on ne peut pas établir de lien entre les mesures de protection des baleines noires au Canada et le nombre encourageant de baleineaux de cette saison des naissances, Lyne Morissette souligne que des bilans plus positifs peuvent motiver le maintien de ces mesures. « D’un point de vue de conservation, c’est plus encourageant de mettre en œuvre des actions quand on sait que ça peut donner des résultats et que la disparition n’est pas une fatalité. Si on sent qu’il est trop tard, c’est très démotivant », fait-elle valoir.

Concrètement, le gouvernement impose des limites de vitesse aux navires commerciaux dans certaines zones du golfe du Saint-Laurent pendant une bonne partie de l’année. Un contrevenant s’est d’ailleurs vu imposer récemment une amende de 45 000 $ pour ne pas avoir respecté cette limite l’an dernier. Le fédéral décrète aussi la fermeture de zones de pêche lorsque des baleines s’y trouvent. C’est ainsi que des zones de pêche au homard ont notamment été fermées l’été dernier près des îles de la Madeleine.

Ces mesures sont essentielles pour protéger l’accès à un marché américain vital pour les pêcheurs, notamment le marché du crabe des neiges et du homard. Il existe en effet une loi aux États-Unis qui permet aux autorités de « bannir les importations » des produits de la pêche si l’industrie met en péril les mammifères marins. En 2020 et en 2021, aucun décès de baleine noire n’a été recensé dans le golfe.

Mme Morissette estime par ailleurs que nous devrons de plus en plus apprendre à « cohabiter » avec cette espèce, et donc tenir pour acquis que les mesures de protection devront être maintenues et adaptées année après année. La baleine noire semble effectivement avoir quitté en bonne partie son habitat estival de la baie de Fundy pour venir s’alimenter dans le Saint-Laurent, un phénomène qui pourrait être lié aux bouleversements climatiques. Selon les données fournies par Pêches et Océans Canada, 120 baleines noires ont été observées en 2021 dans les eaux canadiennes.

Cette forte présence d’une espèce classée « en voie de disparition » selon la Loi sur les espèces en péril devrait inciter le gouvernement Trudeau à imposer des mesures plus strictes aux navires commerciaux, a soutenu mardi le groupe Oceana Canada. Selon des données compilées par l’organisation écologiste, 68 % des navires qui sont passés par le détroit de Cabot au cours des deux dernières années naviguaient à une vitesse supérieure à celle suggérée par le fédéral pour réduire le risque de collision mortelle.

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