Les Madelinots veulent que le Québec retrouve le goût du phoque

Les chasseurs des Îles-de-la-Madeleine espèrent pérenniser la chasse au phoque gris, une espèce très abondante dans le Saint-Laurent.
Photo: Éric Deschamps Les chasseurs des Îles-de-la-Madeleine espèrent pérenniser la chasse au phoque gris, une espèce très abondante dans le Saint-Laurent.

Des chasseurs des Îles-de-la-Madeleine piloteront sous peu une chasse commerciale au phoque gris sous supervision « scientifique » dans une réserve écologique située au large de l’archipel. Pour les Madelinots, ce projet pourrait ouvrir la porte à une réhabilitation de cette pratique ancrée dans leur culture, mais victime des attaques répétées des militants animalistes. Pour les experts, il y a aussi urgence de réguler la population de ce pinnipède, qui menace aujourd’hui d’autres espèces de l’écosystème.

« Notre objectif n’est pas de capturer de grandes quantités de phoques, mais d’utiliser le phoque au maximum. Le gras sera utilisé pour faire de l’huile riche en oméga 3, la viande est récupérée, et on veut évaluer des projets avec les fourrures. On peut développer beaucoup de choses. C’est un produit de qualité qui gagne à être connu », explique au Devoir le président de l’Association des chasseurs de phoques intra-Québec, Yoanis Menge.

La campagne de chasse prévue au cours des prochains jours pourrait se résumer à une seule journée, si les conditions météorologiques propices sont au rendez-vous dans le golfe du Saint-Laurent. Il faut dire que les chasseurs doivent se rendre à l’île Brion, située à environ 15 kilomètres au nord-est de l’archipel. C’est là qu’ils espèrent abattre 500 jeunes phoques gris, alors que l’île peut accueillir jusqu’à 10 000 de ces pinnipèdes. Les bêtes seront tuées sur les plages, principalement à l’aide de l’agapik, un outil traditionnel de chasse.

Comme la chasse a lieu dans une « réserve écologique » reconnue par le gouvernement du Québec, elle sera réalisée « sous observation scientifique », précise le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques dans une réponse écrite. L’objectif est de pouvoir analyser « les impacts » de la chasse sur cet écosystème protégé. Les scientifiques pourront également prélever des échantillons sur les bêtes tuées, dans le cadre du suivi de cette population animale.

Chose certaine, la chasse effectuée à l’île Brion ne menace en rien l’espèce, souligne Mike Hammill, chercheur à Pêches et Océans Canada et spécialiste des phoques. Selon les plus récentes évaluations, on compterait pas moins de 340 000 phoques gris dans l’est du Canada, une région qui comprend le golfe du Saint-Laurent. Dans ce contexte, l’expert évalue que l’espèce pourrait soutenir une pression de chasse de plusieurs milliers d’individus chaque année.

Cette forme de « contrôle » de l’abondance de phoques gris est d’autant plus importante, selon lui, que l’espèce est devenue un redoutable prédateur dans le Saint-Laurent. Selon une étude menée notamment par des chercheurs du gouvernement fédéral, ce mammifère marin pouvant peser plus de 600 livres à l’âge adulte risque même d’éradiquer la morue dans le sud du golfe au cours des prochaines années. Il est aussi possible qu’il représente une menace pour d’autres espèces d’intérêt pour la pêche commerciale, dont le homard.

Culture insulaire

Le maire des Îles-de-la-Madeleine, Jonathan Lapierre, évoque lui aussi la « surpopulation » de phoques gris pour justifier la nécessaire chasse de l’espèce. Mais il estime surtout que cette activité saisonnière est au cœur de la culture des Madelinots. « La chasse au phoque fait partie de notre mode de vie et de notre histoire. C’est une chasse qui s’est professionnalisée au fil des années et qui est maintenant associée à la science, pour améliorer les pratiques, en tout respect des bêtes. Tout est fait dans les règles de l’art », fait-il valoir.

Pour l’économie des Îles, l’exploitation de cette « ressource renouvelable » pourrait aussi être positive, ajoute M. Lapierre. Des entreprises locales travaillent déjà sur des façons d’extraire l’huile des bêtes, mais aussi de mettre en marché la viande des phoques qui seront rapportés de l’île Brion. « Ça s’inscrit très bien dans l’objectif du gouvernement de valoriser les produits locaux. »

Le maire reconnaît toutefois qu’il reste beaucoup de travail à faire pour redonner le goût du phoque aux consommateurs. « C’est une viande qui est méconnue, surtout en raison de la mauvaise publicité récoltée au fil des ans. La chasse a malheureusement été victime, dans le passé, d’une campagne de propagande qui ne mettait pas en lumière l’ensemble des faits. »

340 000
C’est le nombre de phoques gris que compte l’est du Canada, une région qui comprend le golfe du Saint-Laurent, selon les plus récentes évaluations.

Les groupes animalistes, qui ont milité pendant plusieurs années contre la chasse au phoque, ont en effet contribué à la décision de l’Union européenne d’imposer en 2010 un embargo sur les produits dérivés du phoque. Une décision qui se basait sur les méthodes de chasse, jugées trop « cruelles ». Ce motif n’avait encore jamais été utilisé pour bloquer l’importation de produits dérivés d’une espèce sauvage. Les chasseurs d’ici ont donc perdu l’accès à leur principal marché d’exportation. Et même si la chasse aux très jeunes phoques du Groenland, les fameux blanchons, est interdite depuis 1987, certaines organisations utilisent toujours cette image pour dénoncer la chasse aux pinnipèdes.

Relève

Lui-même chasseur de phoque, Yoanis Menge juge néanmoins que les Québécois sont aujourd’hui ouverts à la consommation de produits du phoque. « On sent qu’ils sont curieux, qu’ils veulent goûter à cette viande. Il y a des gens qui sont contre la chasse, mais on ne cherche pas à les convaincre. Pour ceux qui aiment la viande ou qui sont curieux, la viande de phoque est un produit incroyable, très nourrissant et riche en fer. Et c’est une viande sauvage qui grandit dans un milieu naturel. Même des chefs s’intéressent aux façons de l’apprêter. »

« À une certaine époque, aux Îles, le homard était vu comme de la nourriture de pauvre. Même qu’on s’en servait pour engraisser les jardins. Aujourd’hui, c’est un produit de luxe qui a un apport économique énorme aux Îles-de-la-Madeleine. La ressource est aussi très abondante, et les pêcheurs vivent bien de leur pêche. Donc, on voit que les choses peuvent évoluer, que les mentalités peuvent changer, et je crois que c’est la même chose pour le phoque », ajoute celui qui a aussi mené des projets de photographie de la chasse au phoque.

Le défi, insiste M. Menge, est de former une relève de chasseurs chez les Madelinots. « Plusieurs anciens chasseurs ont vieilli, et les plus jeunes n’ont pas nécessairement eu l’occasion d’apprendre. Il y a donc quelque chose de fragile, et ça me tient à cœur de populariser la chasse aux phoques auprès des Madelinots, et notamment des jeunes, pour leur donner le goût de découvrir ça et de garder la pratique vivante. C’est très précieux. »

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