Une entreprise albertaine veut relancer le gaz de schiste au Québec

Des puits exploratoires de gaz de schiste sont toujours présents au Québec, même si l’industrie est moribonde depuis plusieurs années.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir Des puits exploratoires de gaz de schiste sont toujours présents au Québec, même si l’industrie est moribonde depuis plusieurs années.

La gazière albertaine Questerre Energy espère pouvoir déroger à l’interdiction de l’exploration gazière dans la vallée du Saint-Laurent en proposant un projet de production de gaz naturel sans émissions de gaz à effet de serre dans la région de Bécancour. L’entreprise a d’ailleurs des lobbyistes actifs à Québec pour promouvoir son « projet pilote » d’exploitation de gaz de schiste.

Selon ce que Questerre a annoncé jeudi, l’entreprise de Calgary a signé « un accord de développement économique conjoint » avec le Conseil de la Première Nation des Abénakis de Wôlinak. L’objectif du projet est de développer « un centre énergétique à émissions nettes nulles au Québec », et plus précisément dans la région de Bécancour.

« Le centre fera la démonstration de l’économie circulaire émergente par le biais de projets pilotes qui produisent de l’énergie propre, y compris du gaz à émissions nulles, et évaluent une nouvelle technologie de recyclage du carbone », précise le communiqué publié jeudi.

Comme le révélait Le Devoir en octobre dernier, Questerre souhaite notamment évaluer le potentiel de capture et de stockage de CO2 dans la région. La capture et le stockage de carbone consistent à capter les émissions de CO2 des procédés industriels ou de l’exploitation pétrolière et gazière, avant de les enfouir dans des formations géologiques profondes, afin de les stocker théoriquement pour toujours.

« Stimulation des puits »

Dans le cadre de l’entente avec les Abénakis de Wôlinak, il est par ailleurs prévu que ceux-ci pourraient éventuellement « acquérir un intérêt direct dans les permis d’exploration de Questerre » et « participer directement au développement futur ».

Pour le moment, il est toutefois question uniquement de « projets pilotes », a expliqué jeudi au Devoir le président de l’Association de l’énergie du Québec (connue auparavant comme étant l’Association pétrolière et gazière du Québec), Éric Tétrault. Le premier servirait à « tester le captage et le stockage de carbone » dans des puits déjà forés. « Avec l’augmentation rapide de la tarification carbone, ce sera un excellent moyen pour l’industrie, entre autres, de s’en soustraire en éliminant le carbone », a souligné M. Tétrault, par courriel.

Questerre souhaite aussi développer une « production de gaz naturel zéro émission », un projet qu’elle tente de faire progresser depuis environ cinq ans. Selon ce qu’a précisé Éric Tétrault, les opérations de forages fonctionneraient à l’électricité, l’eau utilisée proviendrait de « citernes portables » et l’entreprise n’utiliserait pas de « fluides toxiques ».

L’entreprise n’évoque d’ailleurs pas de procédé de « fracturation » pour exploiter ce gaz de schiste. « La fracturation est remplacée par la stimulation de puits. De ce côté, la technologie a beaucoup avancé. Nous n’avons rien à perdre ici à la tester. Nous invitons même des partenaires sceptiques à prendre part au projet s’ils le souhaitent », a fait valoir M. Tétrault. Ce processus de « stimulation », qui a déjà été utilisé en Gaspésie, consiste à fracturer la roche sous terre afin d’extraire le gaz de schiste.

Solution climatique

« Notre projet de centre de technologie nette zéro, qui intègre les nouvelles technologies émergentes en matière de carbone, est la solution pour atteindre les objectifs climatiques ambitieux du Québec. Nous sommes impatients d’approfondir notre coopération avec les Abénakis de Wôlinak et avec toutes les parties prenantes locales », a soutenu le président et chef de la direction de Questerre, Michael Binnion, par voie de communiqué.

Questerre a également souligné que « le succès futur de l’industrie pétrolière et gazière dépend d’un équilibre entre l’économie, l’environnement et la société ». L’entreprise estime aussi que « le public doit participer aux choix importants pour notre avenir énergétique ».

La société albertaine a par ailleurs six lobbyistes inscrits au registre québécois, dont Éric Tétrault. Leur mandat précise qu’ils mènent des démarches visant à « proposer au gouvernement du Québec de prendre en compte la possibilité pour les entreprises titulaires de licences de proposer de nouvelles technologies ou de nouvelles pratiques, y incluant des projets d’économie circulaire et / ou favorisant une transition énergétique véritable tels que la captation et la séquestration du CO2, le recyclage du CO2 et les produits à faibles émissions autres que les combustibles fossiles ».

Fracturation

Même si la fracturation hydraulique (qui permet d’exploiter le gaz de schiste) est interdite dans la vallée du Saint-Laurent en vertu de la Loi sur les hydrocarbures, Questerre détient toujours plusieurs permis dans le sud de la province. Ceux-ci couvrent environ 3600 km2, ils sont situés sur la Rive-Sud du Saint-Laurent et ils forment une longue bande de territoire qui va de Drummondville à Québec.

Questerre pilote par ailleurs une action en justice contre le gouvernement du Québec pour contester l’interdiction de la fracturation dans les basses terres. M. Binnion estime que son entreprise avait découvert un important potentiel gazier avant que le gouvernement ne ferme la porte à cette filière.

Le gouvernement Legault a cependant déjà annoncé qu’il mettra un terme à l’exploration pétrolière et gazière au Québec. Un projet de loi doit d’ailleurs être déposé cette année. Celui-ci devrait prévoir des compensations financières pour la dizaine d’entreprises qui détiennent toujours un total de 182 permis d’exploration, pour une superficie d’environ 32 000 km2 de territoire.

L’État québécois devra aussi débourser plusieurs millions de dollars pour la décontamination des puits pétroliers et gaziers abandonnés, dont plusieurs laissent fuir des hydrocarbures depuis des années. La facture totale est pour le moment inconnue.

Selon les données du ministère de l’Énergie et des Ressources naturelles (MERN), 534 puits « inactifs » ont été localisés depuis 2018, et 241 autres n’ont pas été retrouvés, malgré les inspections menées par le ministère. De ce nombre, 209 sont considérés comme « non localisables », et donc perdus à jamais. Parmi les puits inactifs localisés, le MERN évalue que 95 nécessiteront des « travaux », par exemple pour stopper des fuites de gaz naturel ou de pétrole.

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