Les caribous de Charlevoix et de la Gaspésie en captivité dès cet hiver

Dans le cas des caribous de la Gaspésie, le gouvernement espère parvenir à capturer les femelles gestantes cet hiver, afin de protéger les faons des prédateurs durant leurs premières semaines de vie.
Jean-Simon Bégin Dans le cas des caribous de la Gaspésie, le gouvernement espère parvenir à capturer les femelles gestantes cet hiver, afin de protéger les faons des prédateurs durant leurs premières semaines de vie.

Les derniers caribous de Charlevoix et une bonne partie de ceux qui subsistent toujours en Gaspésie seront envoyés en captivité dès cet hiver, et ce, même si la construction des sites qui doivent accueillir les cervidés n’est pas encore complétée. La planification de la suite de ce projet inédit dépendra des recommandations d’une commission mise sur pied par le gouvernement du Québec et qui ne compte aucun expert de l’espèce.

Le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP) a présenté mercredi les détails de la mise en enclos des caribous de deux hardes isolées de caribous forestiers, mais aussi de l’agrandissement de l’enclos existant des caribous de la région de Val-d’Or. « Il s’agit d’un projet unique et de grande envergure », ont résumé les experts du ministère.

Dans le cas de Charlevoix, le ministère a prévu un enclos de 20 hectares, soit 0,2 kilomètre carré, dans lequel on souhaite envoyer en « captivité » les 17 derniers caribous qui subsistent dans le parc national des Grands-Jardins.

Même s’il reste encore des éléments à installer sur le site prévu, la capture des animaux est prévue dès cet hiver. Un système d’enclos de capture a été installé pour tenter de rassembler les animaux, qui sont réputés craintifs, avant de leur injecter un sédatif et de les transporter dans l’enclos de destination. On espère pouvoir procéder rapidement, afin de « limiter le stress » des bêtes.

« On ne peut pas présumer des chances de succès » pour ce dispositif, ont toutefois précisé les experts du ministère, en soulignant que ce genre d’opération n’a jamais été tenté auparavant au Québec. « On ne tient pas pour acquis que nous allons capturer tous les caribous cet hiver », a-t-on ajouté.

Même si le ministère estime que les risques de blessures et de mortalités « ne sont pas inexistants », il pense qu’ils seraient « faibles ». Le ministère mène en effet régulièrement des opérations de captures de bêtes pour la pose de colliers télémétriques, afin de suivre les déplacements des caribous dans leurs habitats. Quant aux animaux mis en enclos, ils seront nourris et sous surveillance constante par le ministère. Dans le cas de Val-d’Or, un caribou est mort après la mise en enclos.

Femelles en captivité

Dans le cas des 32 à 36 derniers caribous de la Gaspésie, le MFFP a implanté deux enclos destinés à accueillir les femelles gestantes. Chaque enclos a une superficie de 15 hectares, soit 0,15 km2. Les travaux sont réalisés à 35 %, a indiqué le ministère, mais les captures sont tout de même prévues « au début du mois de mars ». Dans ce cas, il est notamment prévu d’utiliser des fusils à filet, ce qui permet d’immobiliser les animaux à partir d’un hélicoptère, par exemple.

Photo: MFFP Les derniers caribous de Val-d'Or ont été placés en captivité en 2020.

En ce qui a trait aux sept derniers caribous de Val-d’Or, qui ont été placés en captivité en 2020, leur enclos a été agrandi, pour atteindre une superficie de 0,15 km2.

Les trois cheptels doivent aujourd’hui être placés en captivité en raison de leur fort déclin provoqué essentiellement par la dégradation de leur habitat forestier. Concrètement, les coupes forestières, en plus de détruire les vieilles forêts nécessaires pour l’alimentation des caribous, facilitent l’arrivée des prédateurs, ce qui a notamment pour effet d’augmenter la mortalité des jeunes caribous.

Enclos permanents

Le MFFP a par ailleurs admis qu’on ignore pour le moment combien de temps les caribous pourraient être gardés en captivité. Dans le cas des femelles qui seront capturées en Gaspésie, il est toutefois prévu de les relâcher avec leurs faons au mois d’août, si tout va bien.

Le ministère a souligné mercredi que les enclos ont été construits pour avoir « un caractère permanent », dans un contexte où la garde de ces animaux au seuil de l’extinction « pourrait durer longtemps ». Ces espaces ont aussi été conçus pour éviter que les animaux soient exposés aux prédateurs.

Les experts du MFFP reconnaissent cependant que des animaux gardés en captivité à long terme, mais aussi les jeunes qui pourraient naître dans des enclos, risquent de perdre les réflexes naturels qui leur permettent d’éviter les prédateurs et de trouver leur nourriture.

Pour le reste, les experts du MFFP ont répété que la suite des choses et les éventuels projets de remise en liberté dépendront des conclusions de la « commission indépendante » mise sur pied par le gouvernement Legault l’automne dernier, au moment de repousser l’adoption d’une stratégie de protection du caribou forestier.

Le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, a en effet décidé de confier un mandat à une commission qui devra mener, cet hiver, « une série d’audiences publiques régionales » afin de récolter l’opinion des participants « sur deux scénarios de gestion adaptée de l’habitat des caribous ». Cette commission ne compte aucun biologiste, aucun expert des écosystèmes forestiers et aucun expert du caribou forestier, même si cette espèce est étudiée par plusieurs scientifiques au Québec.

Le mandat consiste à mener des consultations publiques « dans certaines régions » où l’on trouve des caribous forestiers ou montagnards, soit le Saguenay–Lac-Saint-Jean, la Côte-Nord, l’Abitibi-Témiscamingue, le Nord-du-Québec et la Gaspésie. Toutes ces régions comptent une industrie forestière.

Le biologiste Martin-Hugues St-Laurent, qui connaît bien la situation du caribou, rappelle que les scientifiques connaissent depuis plusieurs années les causes du déclin des caribous et les moyens de freiner ce déclin. Selon lui, la mise en enclos de certaines hardes revient à les placer « sous respirateur artificiel ». Il ajoute que sans un frein aux coupes forestières dans leurs habitats et un contrôle de la prédation dont ils sont victimes, ces animaux sont condamnés à la captivité « pour toujours ».

M. St-Laurent déplore d’ailleurs l’absence de stratégie de protection de l’espèce, alors que les perturbations imputables à l’industrie forestière ne cessent d’augmenter. « On semble vouloir gagner du temps en attendant de trouver une voie pour légitimer le statu quo, au profit de cette industrie. »

Déclin de l’espèce

Les plus récents inventaires réalisés par les experts du ministère ont en effet démontré que la situation continue de se détériorer pour différentes populations situées plus au nord. La perturbation de leur habitat, notamment par l’industrie forestière, est la principale cause du déclin.

À titre d’exemple, l’inventaire aérien mené sur 28 000 km2 dans le secteur Pipmuacan (couvrant le nord du Saguenay−Lac-Saint-Jean et une portion de la Côte-Nord) a permis d’évaluer la population à seulement 225 bêtes. « Certains secteurs ne comptent presque plus de caribous, contrairement à ce qui avait été observé en 2012 », peut-on lire dans un rapport du ministère publié en novembre 2021, qui précise que « les perturbations de l’habitat » sont trop importantes, mais aussi que « la population est dans un état extrêmement précaire et que sa capacité d’autosuffisance est peu probable dans les conditions actuelles ».

On ne compte pas plus de quelques milliers de caribous forestiers au Québec, et l’espèce est considérée comme étant menacée. Le gouvernement Trudeau songe même à intervenir afin de protéger l’espèce, a indiqué le ministre de l’Environnement, Steven Guilbeault, en entrevue au Devoir en décembre.

Déclin des caribous migrateurs

Les caribous forestiers ne sont pas les seuls à accuser un fort déclin au Québec. La situation des caribous migrateurs témoigne également d’une érosion marquée de la population au cours des dernières années. Selon un bilan dressé en 2020 par le ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs pour le troupeau de la rivière George, jadis le plus important au Canada, on y comptait 8100 bêtes, soit le « premier résultat d’inventaire positif pour cette population depuis 1993 ». Il s’agissait en fait d’un rebond par rapport aux 5500 têtes comptabilisées en 2018, rebond attribuable au « grand nombre » de faons observés cette année. Le portrait global demeure toutefois le même. Selon l’évaluation du Comité sur la situation des espèces en péril au Canada (COSEPAC), le troupeau de la rivière George a subi un déclin « sans précédent » de 99 % depuis le début des années 1990, alors qu’il comptait environ 800 000 bêtes. Ce constat avait d’ailleurs poussé le COSEPAC à recommander en 2017 d’accorder le statut d’espèce « en voie de disparition » au caribou migrateur de l’Est, soit la désignation la plus sévère de la Loi sur les espèces en péril. Trois ans plus tard, cette espèce n’a toujours pas de statut, selon la législation fédérale ni selon celle du Québec.



À voir en vidéo