Un frein timide à la destruction de l’habitat de la rainette

Un imposant tunnel de béton de 30 mètres a aussi été construit directement dans l’habitat de la rainette faux-grillon.
Marie-France Coallier Le Devoir Un imposant tunnel de béton de 30 mètres a aussi été construit directement dans l’habitat de la rainette faux-grillon.

Le gouvernement fédéral a finalement adopté un décret protégeant un habitat de la rainette faux-grillon qui a été en bonne partie détruit par un projet routier, à Longueuil. Le décret adopté par Ottawa ne protège toutefois pas d’autres habitats du même secteur qui sont convoités par des promoteurs immobiliers, et la Ville n’a pas encore décidé si le prolongement de la rue allait être complété.

Le décret, entré en vigueur lundi, vient mettre un frein au projet de prolongement du boulevard Béliveau, à Longueuil, sur une distance d’environ 300 mètres. Les travaux étaient déjà suspendus, après une demande d’injonction présentée en cour par le Centre québécois du droit de l’environnement et la Société pour la nature et les parcs du Québec.

« Le décret d’urgence englobe approximativement 20 hectares d’habitat essentiel de la métapopulation à Longueuil, dont des portions sont en développement ou pour lesquelles des autorisations pour le développement futur » ont été délivrées, précise le document publié par le gouvernement fédéral, conformément à la Loi sur les espèces en péril du fédéral.

Le gouvernement revient aussi sur les raisons du déclin de cette espèce protégée en vertu de la Loi, soit « l’intensification des activités agricoles et l’expansion et l’entretien des infrastructures linéaires ». Résultat : la rainette faux-grillon a déjà perdu plus de 90 % de son habitat au Québec.

Les milieux humides détruits au cours des dernières semaines avec l’approbation du gouvernement Legault devront maintenant faire l’objet de « travaux de sécurisation » afin d’empêcher le drainage, qui détruirait les sites de reproduction nécessaires à l’espèce, a indiqué lundi le bureau de la nouvelle mairesse, Catherine Fournier. La Ville souhaite aussi éviter la « contamination » du secteur, dans lequel ont eu lieu des travaux industriels.

Longueuil n’a toutefois pas mis une croix sur l’achèvement du boulevard, a précisé au Devoir le cabinet de Mme Fournier. « Différents scénarios » concernant les « travaux de prolongation du boulevard » seront évalués « afin qu’ils respectent les recommandations » du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs (MFFP). Les experts du ministère avaient souligné, dans un avis faunique qui n’a pas été pris en compte par le gouvernement, que le projet détruirait un des derniers habitats de l’espèce au Québec.

Protection incomplète

Par ailleurs, le décret du gouvernement fédéral laisse sans protection des habitats de la rainette situés dans le même secteur, dont toute une zone située au nord du prolongement du boulevard Béliveau et une autre située au sud.

Or, cette dernière a été convoitée par un promoteur immobilier, révèlent des documents obtenus par Le Devoir en vertu de la Loi d’accès à l’information. Selon ce qu’on peut y lire, l’entreprise Innomax a demandé une autorisation pour y construire le projet domiciliaire Vert Urbain. Cette demande a toutefois été refusée par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques (MELCC) au moment où débutaient les travaux du boulevard Béliveau.

La portée du décret nous laisse sur notre faim. Il protège essentiellement des zones déjà détruites ou perturbées sans inclure les principaux étangs de reproduction de l’espèce.

 

Selon le MELCC, la demande a été rejetée en raison de la « destruction » du couvert végétal, de 20 milieux humides totalisant 150 000 mètres carrés et des habitats de la rainette faux-grillon. « Le site du projet, de par sa position stratégique, possède des caractéristiques qu’il ne serait pas possible de reproduire ailleurs dans le cadre de projets de restauration ou de création de milieux humides, notamment en ce qui concerne son importance pour le rétablissement de la rainette faux-grillon de l’Ouest », précise le « refus » du MELCC.

Or, c’est précisément la portion nord de cet habitat qui a été détruite en étant coupée en deux par le prolongement du boulevard Béliveau, qui a, lui, été approuvé par le MELCC. Sauf que dans le cas du projet routier, des représentants du ministère ont aidé la Ville de Longueuil à obtenir les autorisations pour construire la rue, révélait récemment Le Devoir. Ils ont expliqué à la Ville la marche à suivre pour éviter l’avis défavorable des experts du MFFP.

Pour le directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, Alain Branchaud, le décret adopté par Ottawa est décevant. « La portée du décret nous laisse sur notre faim. Il protège essentiellement des zones déjà détruites ou perturbées sans inclure les principaux étangs de reproduction de l’espèce. Il est à souhaiter que cette intervention du fédéral donne l’élan à une véritable protection de l’habitat essentiel de l’espèce à Longueuil », a-t-il indiqué lundi. Selon lui, ce décret ne ferme pas la porte à d’autres constructions domiciliaires dans le secteur.

Une espèce de plus en plus précaire

La rainette faux-grillon a déjà perdu plus de 90 % de son habitat au Québec, surtout en raison de l’étalement urbain. Certains habitats de l’espèce situés dans le secteur du boulevard Béliveau, à Longueuil, ont d’ailleurs été détruits au fil des ans et d’autres, près du boisé Du Tremblay, ont été endommagés ou détruits à la fin de 2020.

Dans un bilan des « menaces » daté de mars 2021 que le MFFP a refusé de transmettre au Devoir, les experts tirent d’ailleurs la sonnette d’alarme en soulignant que moins de 25 % des populations présentes au Québec seront en mesure de survivre, à moins qu’un frein soit mis aux menaces grandissantes.

Le Centre québécois du droit de l’environnement a donc demandé lundi la révision du Règlement sur les habitats fauniques afin que la protection des habitats soit étendue aux terres privées plutôt que limitée aux terres publiques.



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