Le gouvernement Legault remet à plus tard la protection du caribou

Le caribou forestier est une espèce menacée, mais le gouvernement du Québec n’a toujours pas mis en place de « stratégie » de protection de son habitat.
Jean-Simon Bégin Le caribou forestier est une espèce menacée, mais le gouvernement du Québec n’a toujours pas mis en place de « stratégie » de protection de son habitat.

Après avoir promis de présenter cette année une « stratégie » pour freiner le déclin du caribou forestier, le gouvernement Legault fait volte-face et accorde un mandat de consultations régionales à une « commission indépendante », qui ne compte aucun expert de l’espèce. Le gouvernement cherche ainsi à gagner du temps, selon les organismes qui militent pour la protection de ce cervidé dont l’habitat est de plus en plus menacé par l’industrie forestière.

Le ministère des Forêts de la Faune et des Parcs (MFFP) a confirmé vendredi, par voie de communiqué, que le gouvernement du Québec ne présentera pas cette année de stratégie visant à protéger les différentes populations de caribous forestiers de la province. Aucune date n’est désormais évoquée par le ministère, qui mentionne simplement une « stratégie à venir ».

En lieu et place d’un plan de sauvetage de l’espèce, le ministre responsable du MFFP, Pierre Dufour, a décidé de mettre sur pied une « commission indépendante » qui devra mener, à l’hiver 2022, « une série d’audiences publiques régionales » afin de récolter l’opinion des participants « sur deux scénarios de gestion adaptée de l’habitat des caribous ». Ces scénarios n’ont pas été présentés dans le communiqué publié vendredi.

Aucun biologiste

 

La commission sera présidée par la doyenne de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique à l’Université Laval, Nancy Gélinas. Mme Gélinas est aussi professeure chercheuse en économie forestière. Elle sera appuyée de deux commissaires qui ont longtemps œuvré comme fonctionnaires au sein du gouvernement du Québec, essentiellement des domaines liés à l’économie, à l’administration et aux finances.

À la lecture du communiqué du MFFP, on constate que la commission ne compte aucun biologiste, aucun expert des écosystèmes forestiers et aucun expert du caribou forestier, même si cette espèce est étudiée par plusieurs scientifiques au Québec.

 

Leur mandat consiste à mener des consultations publiques « dans certaines régions » où l’on trouve des caribous forestiers ou montagnards, soit le Saguenay-Lac-Saint-Jean, la Côte-Nord, l’Abitibi-Témiscamingue, le Nord-du-Québec et la Gaspésie. Toutes ces régions comptent une industrie forestière. Quant aux « citoyens des autres régions », ils pourront « s’exprimer sur la question du caribou en soumettant un mémoire ». Un rapport et « des recommandations » seront par la suite transmis au ministre Dufour.

Mauvaise décision

 

Professeur au département de biologie de l’Université du Québec à Rimouski et expert du caribou forestier, Martin-Hugues St-Laurent juge que ce nouveau report d’un plan de protection de l’espèce est une très mauvaise nouvelle. « Le déclin des différentes populations est déjà bien connu et on sait déjà ce qui doit être fait pour sauver l’espèce au Québec. Mais le gouvernement a décidé de gagner du temps en repoussant la mise en place d’une stratégie de préservation. Tout ce qu’on va constater, une fois qu’on arrivera avec des mesures de sauvetage, c’est que le déclin se sera poursuivi. »

Même son de cloche du côté de l’organisme Nature Québec. « En reportant encore sa stratégie sur les caribous forestiers et montagnards, et en commandant une commission inutile, le ministre Dufour abandonne son rôle de protection des espèces fauniques menacées. C’est à se demander si sa réelle stratégie n’est pas tout simplement de commander des études, des rapports et des commissions en attendant que le dernier caribou disparaisse », déplore sa directrice générale, Alice-Anne Simard.

Pour le biologiste Alain Branchaud, directeur général de la Société pour la nature et les parcs du Québec, les priorités de protection ont toutes été identifiées au fil des différentes consultations des dernières années : fermeture des chemins forestiers, création d’aires protégées, protection des forêts matures, etc.

Or, le gouvernement Legault a plutôt décidé de mettre de côté plusieurs projets d’aires protégées qui auraient permis d’accroître la protection des habitats propices à la survie des caribous forestiers. Parmi ceux-ci, on retrouvait un projet de 310 km2 mis de l’avant par le ministère de l’Environnement et de la Lutte contre les changements climatiques et désigné comme « secteur prioritaire » du caribou. On comptait aussi une série de quatre projets portés notamment par les Innus et situés dans la région du réservoir Pipmuacan, au nord-est du Lac-Saint-Jean.

Déclin de l’espèce

Pendant ce temps, les plus récents inventaires réalisés par les experts du ministère des Forêts, de la Faune et des Parcs ont démontré que la situation continue de se détériorer pour différentes populations.

 

À titre d’exemple, l’inventaire aérien mené sur 28 000 km2 dans le secteur Pipmuacan (couvrant le nord du Saguenay−Lac-Saint-Jean et une portion de la Côte-Nord), a permis d’évaluer la population à seulement 225 bêtes. « Certains secteurs ne comptent presque plus de caribous, contrairement à ce qui avait été observé en 2012 », peut-on lire dans le rapport du ministère, qui précise que « les perturbations de l’habitat » sont trop importantes, mais aussi que « la population est dans un état extrêmement précaire et que sa capacité d’autosuffisance est peu probable dans les conditions actuelles ».

Dans d’autres secteurs, dont ceux de Manicouagan et de la Moyenne-Côte-Nord, les experts ont comptabilisé quelques dizaines à quelques centaines de bêtes, bien souvent en nombre inférieur aux inventaires précédents. Même chose pour le nombre de faons, soit les jeunes caribous, un indicateur qui permet d’évaluer la capacité de « recrutement » d’une population. Globalement, le MFFP évaluait qu’on comptait de 6000 à 8500 caribous forestiers au Québec lors du dernier bilan, en 2012. Ce chiffre sera assurément moins élevé lors de la publication du prochain bilan, prévient Martin-Hugues St-Laurent.

Certaines populations sont carrément au seuil de la disparition, après des années de déclin. C’est le cas des six derniers caribous de la région de Val-d’Or, qui ont été placés en captivité en mars 2020. Ceux de Charlevoix, qui ne sont pas plus de 25 individus, seront aussi tous placés en enclos sous peu.

Dans le cas des caribous de la Gaspésie, le MFFP prévoit de capturer les femelles gestantes au cours de l’hiver prochain, et non les quelque 50 bêtes que compte la dernière population de caribous vivant au sud du Saint-Laurent. Les femelles seront transportées en captivité afin de protéger les faons des prédateurs. Elles pourraient ensuite être relâchées au bout de quelques semaines, ou alors demeurer plus longtemps en captivité, selon le succès de cette opération.

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