Une entreprise albertaine veut stocker des GES au Québec

Une entreprise albertaine qui détient des permis sur un territoire convoité pour le gaz de schiste veut lancer un projet pilote de stockage de CO2. 
Photo: Jacques Grenier archives Le Devoir Une entreprise albertaine qui détient des permis sur un territoire convoité pour le gaz de schiste veut lancer un projet pilote de stockage de CO2. 

L’entreprise albertaine Questerre Energy souhaite lancer un premier projet de capture et de stockage de carbone dans le sous-sol du Québec. Si les tests s’avéraient concluants, cette technologie controversée pourrait servir d’argument en faveur de la relance de l’exploration pour le gaz de schiste dans la province. L’industrie pétrolière et gazière mise déjà sur ce procédé dans d’autres provinces pour réduire le bilan de gaz à effet de serre (GES) de l’exploitation d’énergies fossiles.

La capture et le stockage de carbone (CSC) consistent à capter les émissions de CO2 des procédés industriels ou de l’exploitation pétrolière et gazière, avant de les enfouir dans des formations géologiques profondes, afin de les stocker théoriquement pour toujours. Dans un contexte d’urgence climatique, certains experts estiment que cette technologie est essentielle pour limiter les émissions de GES. D’autres experts et des écologistes critiquent au contraire le procédé, jugeant qu’il ne sert qu’à légitimer la poursuite de l’exploitation d’énergies fossiles.

Selon les informations obtenues par Le Devoir et les détails fournis par le président de Questerre Energy, Michael Binnion, l’entreprise est la première à vouloir développer un projet de capture et de stockage dans le sous-sol québécois.

L’objectif de ce « test d’injectivité », fait-il valoir, est d’évaluer le « volume » de CO2 qui pourrait être stocké dans une formation géologique située à plus de 1000 mètres de profondeur.

Il ajoute que des travaux d’ingénierie ont été réalisés, que des rencontres ont eu lieu avec des citoyens et qu’une demande formelle de permis a été déposée au gouvernement du Québec. Selon lui, la technologie est « éprouvée » et elle serait « très utile » au Québec pour atteindre les objectifs de réduction des émissions de GES. Ce CO2 pourrait aussi être réutilisé dans des procédés industriels.

Même s’il souligne que son entreprise a trouvé « plusieurs » émetteurs de GES qui pourraient utiliser son site de stockage, M. Binnion n’a pas précisé à quel endroit serait mené le projet de CSC, s’il peut aller de l’avant. Il a toutefois indiqué que cela serait fait sur le territoire d’un des permis d’exploration de Questerre Energy.

L’entreprise, qui est contrôlée par des intérêts norvégiens, détient toujours 22 permis d’exploration pétrolière et gazière dans les basses terres du Saint-Laurent. Ces permis, qui couvrent plus de 3600 km2 de territoire convoité pour son potentiel en gaz de schiste, forment une bande de territoires située entre Drummondville et Lévis, entre le fleuve Saint-Laurent et l’autoroute 20.

Gaz de schiste

 

Michael Binnion assure que le projet de CSC est « indépendant » de tout projet de relance éventuelle de l’exploration pour le gaz de schiste, même s’il estime qu’« il pourrait y avoir des synergies entre les projets ». Il affirme d’ailleurs que son entreprise avait découvert un important gisement gazier avant que le gouvernement ne ferme la porte à cette filière. Questerre a par la suite intenté une action en justice contre le gouvernement du Québec pour contester l’interdiction de la fracturation dans les basses terres. Celle-ci est toujours en cours.

L’entreprise tente aussi depuis cinq ans de faire progresser un projet pilote d’extraction de « gaz propre », soit du gaz de schiste qui serait produit avec « zéro émission, zéro fluide toxique et zéro eau potable ». Dans un contexte où le Québec consomme du gaz naturel, que celui-ci est entièrement importé et qu’il s’agit surtout de gaz extrait par fracturation hydraulique, Michael Binnion souhaite que le gouvernement Legault se montre ouvert à un tel projet.

Il pourrait y avoir des synergies entre les projets.

Il prend d’ailleurs acte de la récente sortie du ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles, Jonatan Julien, lors de laquelle il a affirmé que « tout est sur la table » pour la suite des choses en matière d’exploration pétrolière et gazière au Québec. Le gouvernement a aussi ouvert la porte à l’arrêt définitif de tous les projets et à l’abrogation des 182 permis toujours en vigueur, dont les 67 permis qui recouvrent plus de 11 000 km2 des basses terres du Saint-Laurent.

Sans prendre position officiellement par rapport au projet de CSC de Questerre ou encore par rapport au projet de « gaz propre », le cabinet du ministre Jonatan Julien estime que rien de tout cela ne serait possible à l’heure actuelle. « Le cadre légal actuel ne permet pas d’autoriser un projet de stockage de carbone. Comme mentionné par le ministre récemment, l’avenir de l’exploitation des hydrocarbures au Québec est présentement à l’étude. Notre objectif est d’abord et avant tout de diminuer la consommation de combustibles fossiles au Québec », fait valoir son bureau, par courriel.

Capture et stockage

 

Le gouvernement Legault mentionne la CSC dans son « Plan pour une économie verte », à titre de mesure « d’atténuation des changements climatiques ». Le document souligne qu’« il est possible de séquestrer les émissions de gaz à effet de serre que l’on n’aura pu ni éviter ni réduire. On peut dans certains cas séquestrer les gaz à effet de serre en ayant recours à des technologies de captage et de stockage du carbone afin d’empêcher leur effet sur le climat ».

Un récent rapport produit par la firme Dunsky pour le ministère de l’Environnement du Québec conclut que le captage et la séquestration pourraient s’inscrire dans un objectif de réduction des GES. Leur analyse estime que la CSC pourrait retirer 2,5 millions de tonnes de GES chaque année, à partir de 2035, puis 5 millions de tonnes par année à l’horizon 2050. Quant au potentiel de stockage du sous-sol québécois, Dunsky l’évalue à au moins 890 millions de tonnes.

Pour l’analyste climatique chez Équiterre Émile Boisseau-Bouvier et pour l’économiste François Delorme, la capture et le stockage sont une mauvaise idée. « On se dit que la technologie va nous sauver, mais sans changer quoi que ce soit aux problèmes. Tout cela pour garder en vie l’industrie pétrolière et gazière, alors que tous les signaux scientifiques nous disent qu’il faut y mettre un terme », résume M. Delorme, collaborateur au Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC).

L’industrie des énergies fossiles et le gouvernement fédéral croient au potentiel de cette technologie. Il existe déjà quatre sites de CSC au Canada, selon les précisions fournies par Ressources naturelles Canada. Les entreprises du secteur pétrolier y voient une façon de réduire leur bilan de GES. Dans son plus récent budget, le gouvernement Trudeau a aussi octroyé 319 millions de dollars pour « le développement et les démonstrations visant à améliorer la viabilité commerciale des technologies » de capture, de stockage et d’utilisation du CO2.



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