Crise climatique: un retard difficile à combler

Si la Chine développe très rapidement sa capacité de production d’énergie propre, elle investit toujours dans le développement de centrales au charbon, le pire combustible fossile possible. Sur cette photo: des panneaux solaires côtoient un étang de pisciculture dans la province du Jiangsu, en Chine.
Photo: STR / Agence France-Presse Si la Chine développe très rapidement sa capacité de production d’énergie propre, elle investit toujours dans le développement de centrales au charbon, le pire combustible fossile possible. Sur cette photo: des panneaux solaires côtoient un étang de pisciculture dans la province du Jiangsu, en Chine.

Confronté à l’évidence de la crise climatique et à l’incapacité des décideurs politiques de s’y attaquer efficacement, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, a convoqué ce lundi à New York le « Sommet Action Climat », afin de tenter de donner une impulsion pour une réduction nettement plus ambitieuse des émissions de gaz à effet de serre. Mais rien n’est acquis, en raison des retards accumulés et de l’ampleur des défis à venir.

Décembre 2015. Pour la première fois de l’histoire, la communauté internationale parvient à s’entendre sur un accord global de lutte contre les changements climatiques, au terme d’années de négociations particulièrement difficiles.

Pour plusieurs, l’espoir est permis, d’autant plus que l’Accord de Paris est alors signé par 195 pays. Or, depuis près de quatre ans, on attend toujours que ces signatures se transforment en engagements concrets, et surtout à la hauteur de la catastrophe climatique à laquelle l’humanité sera confrontée si la tendance actuelle se maintient.

Pour le moment, il n’en est rien, s’il faut en croire les conclusions d’un rapport de l’ONU publié mercredi dernier. Le Groupe intergouvernemental d’experts sur l’évolution du climat (GIEC) estime qu’il faudrait réduire les émissions de CO₂ de 45 % d’ici 2030, par rapport au niveau de 2010, pour maintenir nos chances de limiter le réchauffement à 1,5 °C. Les données de l’ONU prédisent plutôt une croissance de plus de 10 % d’ici 2030, à supposer que les États respectent entièrement les engagements volontaires qu’ils ont pris jusqu’à présent.

À quelques jours du « Sommet Action Climat », M. Guterres avait d’ailleurs senti le besoin de rappeler tout le monde à l’ordre. « Je voudrais voir toute la société accroître la pression sur les gouvernements pour qu’ils comprennent qu’ils doivent aller plus vite, car nous sommes en train de perdre la course », a-t-il déclaré, en appelant à « changer profondément » des pans entiers de nos modes de vie : « d’où vient l’énergie de nos économies, comment nos villes sont organisées, comment nous produisons notre énergie ».

C’est justement là tout le défi de la lutte contre les bouleversements climatiques, selon Alain Webster, professeur titulaire à l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke. « Nous avons créé la société occidentale en nous appuyant pendant 200 ans sur l’utilisation de ressources en énergies fossiles extrêmement abondantes et disponibles à un coût relativement faible, qui permettent de répondre à la demande en énergie. Donc, on peut dire que la question des changements climatiques, ce n’est pas la fin du monde, mais c’est la fin d’un monde. »

« Il faut inventer une économie qui soit basée sur les énergies renouvelables, ce qui représente un défi énorme, surtout qu’il faut le faire en à peine 30 ans », ajoute M. Webster. Toujours selon le GIEC, il faudra en effet parvenir à la « carboneutralité » planétaire d’ici 2050 pour éviter d’entraîner la planète sur la voie d’un réchauffement impossible à endiguer.

Transition à inventer

Tout indique que le nouveau monde de la transition reste à inventer, selon les plus récentes données de l’Agence internationale de l’énergie. En 2018, les émissions mondiales du secteur énergétique ont de nouveau augmenté, en raison d’une hausse de la demande comblée à plus de 70 % par les énergies fossiles.

Le Forum économique mondial de Davos est d’ailleurs formel : la part des énergies fossiles n’a pas reculé depuis 30 ans. Elle représente toujours plus de 80 % de la production énergétique mondiale. Le plus récent rapport du GIEC prévient pourtant qu’un virage majeur est nécessaire et que les énergies renouvelables devront combler entre 65 % et 80 % de nos besoins d’ici 30 ans.

L’omniprésence des sources fossiles n’étonne toutefois pas Catherine Potvin, professeure au Département de biologie de l’Université McGill. « Nous sommes confrontés au lobby puissant de l’industrie des énergies fossiles, qui ne veut pas perdre du terrain. Pourtant, il faudrait un moratoire sur l’expansion de l’exploitation de tous les combustibles fossiles. »

Bref, un virage sans précédent, notamment au Canada, mais qui serait tout à fait plausible, selon Alain Webster. « Je pense qu’on peut être dans la bonne voie, que c’est possible. La technologie est là et on peut en faire des succès économiques, à condition de faire une transition juste. Il n’y a qu’à regarder la baisse des coûts pour le développement des énergies renouvelables. »

Un rapport publié vendredi dernier par l’Agence internationale de l’énergie conclut d’ailleurs à un rebond du développement de l’énergie solaire et éolienne cette année, avec une augmentation des capacités de productions de près de 12 %, le rythme le plus élevé constaté depuis 2015.

Il faut inventer une économie qui soit basée sur les énergies renouvelables, ce qui représente un défi énorme, surtout qu’il faut le faire en à peine 30 ans

Selon Alain Webster, il manque néanmoins « une véritable cohérence de l’État » en matière de lutte contre les changements climatiques, et ce, dans plusieurs pays. Il cite en exemple les États-Unis, deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre, où l’actuel gouvernement Trump s’acharne à défaire plusieurs règles environnementales mises en place par celui de Barack Obama.

Le premier émetteur mondial, la Chine, envoie pour sa part des signaux contradictoires. Certes, le pays développe très rapidement sa capacité de production d’énergie propre, mais il investit toujours beaucoup dans le développement de centrales au charbon sur son sol, mais aussi dans d’autres régions du monde, notamment en Afrique. Le pays n’est pas le seul, d’autant plus que le charbon, le pire combustible fossile disponible, représente toujours la première source d’énergie pour la production d’électricité dans le monde, avec plus de 40 % du total.

Signaux positifs

 

Tant Alain Webster que Catherine Potvin voient toutefois des éléments positifs. L’Union européenne, notamment, qui est déjà parvenue à s’entendre pour une réduction de 40 % de ses émissions d’ici 2030, par rapport à 1990. Les États membres discutent aussi activement de l’objectif d’une « neutralité climatique » d’ici à 2050, donc en phase avec l’Accord de Paris. Vendredi, l’Allemagne, un pays très dépendant du charbon, a annoncé des investissements de plus de 150 milliards de dollars d’ici 2030, uniquement pour la transition énergétique.

Même au Canada, le discours climatique a passablement évolué au cours des dernières années, estime Mme Potvin, qui a fait son doctorat sur la question climatique au début des années 1980. « On ne peut plus nier l’importance cet enjeu. J’aimerais mieux qu’on soit ailleurs et qu’on aille plus loin en matière d’engagements, mais on parle de gros changements. »

Elle n’en demeure pas moins très claire : en matière de lutte ambitieuse contre les bouleversements climatiques, « il est minuit moins une ». « Le plus grand risque qui nous guette est un risque d’emballement : les écosystèmes, qui sont un puits de carbone très actif, notamment en Amérique du Nord, risquent de dépérir et de devenir des sources de carbone. À ce moment, il ne sera plus possible d’agir. Nous ne pourrons plus rien faire. »

Cette crise irréversible provoquerait une multiplication des événements climatiques extrêmes, un recul des zones cultivables et des ressources en eau dans plusieurs régions, une fonte irréversible des glaces des pôles, un dégel du pergélisol qui libérerait d’énormes quantités de méthane, la montée considérable du niveau des océans et leur acidification, l’afflux de millions de réfugiés climatiques et la disparition de pans majeurs de la biodiversité mondiale.

Les cinq dernières années devraient être les plus chaudes jamais enregistrées

Les cinq dernières années, 2015 à 2019, devraient constituer la période la plus chaude jamais enregistrée, après le caniculaire été dernier, a rapporté dimanche l’ONU, à la veille d’un sommet climat en présence d’une soixantaine de dirigeants mondiaux à New York.

La température moyenne pour la période 2015-2019 devrait être plus élevée de 1,1 °C par rapport à la période 1850-1900, indique ce rapport publié par l’Organisation météorologique mondiale, qui fournit l’état des lieux le plus actuel sur le climat. Les dernières données confirment la tendance des quatre années précédentes, qui étaient déjà les plus chaudes jamais enregistrées, c’est-à-dire depuis 1850. On savait aussi que juillet 2019, marqué par plusieurs canicules notamment en Europe, avait battu le record absolu de température. Mais ce degré de différence est une moyenne qui cache des disparités régionales. Les pôles se réchauffent plus vite, et les zones côtières sont plus rapidement menacées.

Le rapport dresse un bilan sévère de l’inaction des États pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Et encore, les scientifiques ont tendance à être « conservateurs », a prévenu l’une des responsables du rapport, Leena Srivastava. En réalité, les décideurs publics « doivent agir avec beaucoup plus d’urgence », a-t-elle dit en présentant le rapport dimanche.
Agence France-Presse


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