Ottawa dans la tourmente de la «taxe carbone»

Le premier ministre Trudeau a suscité une certaine controverse cette semaine en annonçant qu’il imposerait, dès 2018, une taxe sur le carbone aux provinces qui tardent à agir. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre Trudeau a suscité une certaine controverse cette semaine en annonçant qu’il imposerait, dès 2018, une taxe sur le carbone aux provinces qui tardent à agir. 

Le gouvernement canadien a officiellement ratifié cette semaine l’accord de Paris sur le climat. Un geste politique lourd de sens, mais qui a été en partie éclipsé par la bisbille provoquée par l’annonce de l’imposition d’une taxe sur le carbone aux provinces qui tarderont à se doter d’un outil financier pour lutter contre les changements climatiques. Ottawa aura aussi fort à faire pour respecter ses engagements en la matière, lui qui hésite à imposer des limites à l’industrie pétrolière.

L’an dernier, en pleine campagne électorale, Justin Trudeau avait dit et redit qu’il entendait faire mieux que le gouvernement conservateur en matière de lutte contre les changements climatiques, accusant les troupes de Stephen Harper d’avoir boudé cet enjeu pendant 10 ans, tandis que les émissions de gaz à effet de serre (GES) du Canada continuaient de croître.

Le futur premier ministre avait aussi promis que l’action fédérale pour faire face à la pire crise environnementale de l’histoire serait basée sur une collaboration de tous les instants avec les provinces canadiennes. Les libéraux avaient d’ailleurs laissé savoir, plusieurs mois avant l’élection, que les provinces pourraient se doter de « leurs propres politiques de tarification du carbone ».

Quelques mois après leur élection, les libéraux ont donc organisé à Vancouver une rencontre des premiers ministres provinciaux afin de jeter les bases d’une éventuelle stratégie pancanadienne de lutte contre les changements climatiques. Tous ont alors convenu de se donner jusqu’à l’automne 2016 pour instaurer un mécanisme sur la tarification du carbone adapté à la réalité de chaque province et territoire. « L’engagement que nous avons pris aujourd’hui avec la déclaration de Vancouver montre que tous les premiers ministres de ce pays sont unis sur la question de la tarification du carbone », s’est d’ailleurs réjoui le premier ministre Trudeau à l’issue de la rencontre.

Pétrole et GES

 

En fait, l’unanimité n’était pas acquise, contrairement à ce que disait le chef libéral. Le premier ministre de la Saskatchewan, Brad Wall, n’a jamais cessé de répéter qu’il s’opposait à l’idée d’une taxe sur le carbone. Il faut dire que sa province, dont les émissions ont augmenté de 8 % depuis 10 ans, mise beaucoup sur le développement pétrolier et gazier. Et la Saskatchewan, qui compte pour 10 % du total des GES canadiens, détient aussi le record des plus fortes émissions par personne au pays.

Sa voisine, l’Alberta, émet toutefois trois fois plus de GES. Les émissions de cette province sont d’ailleurs responsables de 73 % de la hausse observée au Canada depuis 1990. Preuve des grands écarts qui existent entre les provinces, mais aussi de l’ampleur de la tâche qui attend le pays, les seules émissions albertaines dépassent actuellement celles du Québec et de l’Ontario combinées.

L’Alberta, dirigée par la première ministre Rachel Notley, a néanmoins promis d’imposer une première taxe sur le carbone de 20 $ la tonne à partir de 2017, taxe qui passera à 30 $ en 2018. Bref, la plus grosse émettrice au pays, avec 38 % du total, a choisi d’agir sans attendre de se faire forcer la main par le fédéral.

L’Alberta entend également imposer un plafond d’émissions de 100 mégatonnes à l’industrie des sables bitumineux. Une décision qui permet cependant une expansion de ce secteur, qui émet présentement 70 mégatonnes annuellement. Les 30 millions de tonnes restantes équivalent à l’ajout d’une production quotidienne d’environ un million de barils, soit la quantité qui serait transportée par le pipeline Énergie Est.

Bisbille

Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Le premier ministre Trudeau a suscité une certaine controverse cette semaine en annonçant qu’il imposerait, dès 2018, une taxe sur le carbone aux provinces qui tardent à agir. 

Bref, des provinces ont déjà commencé à mettre des mesures en place, malgré l’inaction d’Ottawa pendant plusieurs années. Le Québec s’est doté d’un système de plafonnement et d’échange des droits d’émission, l’Ontario a choisi de faire de même, et la Colombie-Britannique a opté pour la taxe sur le carbone dès 2008.

Le premier ministre Trudeau n’en a pas moins suscité une certaine controverse cette semaine en annonçant qu’il imposerait, dès 2018, une taxe sur le carbone aux provinces qui tardent à agir. Une décision rendue publique lundi dans un discours aux Communes, au moment où les ministres de l’Environnement des provinces étaient réunis à Montréal pour faire le point sur les négociations climatiques.

Le geste du fédéral a été très mal reçu par certaines provinces, qui ont carrément claqué la porte de la rencontre. Ce fut le cas de la ministre de l’Environnement de la Nouvelle-Écosse, Margaret Miller, mais aussi de son collègue de la Saskatchewan, Scott Moe. « Ce qui avait toujours été convenu, c’est que le processus en serait un de collaboration. Mais d’après ce que nous avons vu, ce n’est pas le cas aujourd’hui. Ce n’est pas une bonne journée pour les relations fédérales-provinciales », a-t-il affirmé aux journalistes avant de quitter les lieux.

Le ministre de Terre-Neuve-et-Labrador, Perry Trimper, a lui aussi quitté la rencontre avant sa conclusion. La délégation du Manitoba est partie promptement de la rencontre, sans répondre aux questions des journalistes. Même départ précipité pour le Nunavut. La conférence de presse qui devait clore les discussions a même été annulée.

 

Leadership

Professeure au Département de politique appliquée de l’Université de Sherbrooke, Annie Chaloux a, elle aussi, été surprise par le geste du premier ministre. En entrevue au Devoir, elle a néanmoins souligné que M. Trudeau et la ministre de l’Environnement Catherine McKenna insistent depuis déjà plusieurs mois sur « l’importance de taxer le carbone ». Qui plus est, le fédéral a reconnu l’action des provinces qui agissent déjà, comme c’est le cas au Québec.

« On espère toujours qu’il y ait une concertation avant de se doter de normes. Mais en même temps, ce n’est pas comme si le fédéral imposait une façon de faire qui ne reconnaît pas le travail déjà accompli », a fait valoir Mme Chaloux. Et selon elle, « dans le cas des provinces qui ont quitté la table, on savait déjà que peu importe ce qui allait être décidé, elles ne seraient pas d’accord. Leur discours n’est pas nouveau ».

Spécialiste des politiques en matière de changements climatiques, Mme Chaloux estime par ailleurs que les libéraux ont fait preuve d’un leadership certain dans le dossier. « La taxe sur le carbone est une annonce assez ambitieuse, puisque l’on commence à 10 $ la tonne, mais on ajoute aussi 10 $ la tonne chaque année, donc la hausse sera plus rapide que celle observée au Québec. Il y a donc là quelque chose d’assez intéressant. »

Irréconciliable

Reste que pour convaincre les émetteurs à agir pour réduire concrètement leurs émissions de GES, le prix du carbone devra franchir le cap des 50 $ la tonne, selon plusieurs analystes. Et selon les données de l’Agence internationale de l’énergie, il faudra graduellement augmenter le prix, de façon à atteindre 140 $ la tonne à l’horizon 2040, pour parvenir à limiter le réchauffement planétaire à environ 2 °C. Cet objectif climatique est d’ailleurs inscrit dans l’accord de Paris ratifié cette semaine par le Canada.

La tarification du carbone, contestée notamment par les conservateurs à Ottawa, ne suffira toutefois pas, ont insisté cette semaine les groupes environnementaux. Le fédéral devra aussi s’attaquer à « l’éléphant dans la pièce », soit l’expansion de l’industrie des sables bitumineux et les projets de pipelines qui y sont associés. Mais sur cette question, le gouvernement Trudeau demeure vague, tandis que l’Alberta a de nouveau réclamé cette semaine la construction d’au moins un pipeline.

Est-ce possible de poursuivre le développement d’infrastructures pétrolières et de réduire les émissions de GES au Canada ? « Non. Sur le plan de la lutte contre les changements climatiques, c’est irréconciliable, a répondu Annie Chaloux. Et chaque fois que le Québec réduit ses émissions, l’augmentation des émissions en Alberta annule largement ces réductions. »

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