Vers une hausse du transport d’énergies fossiles sur le fleuve Saint-Laurent

En raison des projets de transport de pétrole et de gaz en développement, on devrait assister à une croissance du trafic d'énergies fossiles sur le Saint-Laurent.
Photo: Alexandre Shields Le Devoir En raison des projets de transport de pétrole et de gaz en développement, on devrait assister à une croissance du trafic d'énergies fossiles sur le Saint-Laurent.

La construction du pipeline Énergie Est est souvent présentée comme un moyen de réduire le transport de pétrole sur le fleuve. Mais dans les faits, difficile d’avoir l’heure juste, en raison du secret qui entoure les livraisons aux raffineries, a constaté Le Devoir. On peut toutefois anticiper une hausse du transport d’énergies fossiles sur le Saint-Laurent au cours des prochaines années, puisque les projets pétroliers et gaziers en développement sont nombreux.

Si le projet Énergie Est se concrétise, est-ce que la raffinerie Valero, située à Lévis, compte raffiner uniquement du pétrole en provenance de l’Ouest canadien, en remplacement des importations ? « Valero recherche de la flexibilité dans ses sources d’approvisionnement afin de raffiner du pétrole brut aux prix les plus compétitifs possible », a répondu au Devoir Martin Lévesque, conseiller affaires publiques et gouvernementales chez Valero.

L’entreprise, qui exploite la plus importante des deux raffineries situées au Québec, n’a pas non plus voulu préciser combien de pétrole pourrait continuer d’être importé une fois que le pipeline de TransCanada sera exploité, vers 2020, ni combien de navires cela représenterait. « Il n’est pas possible de répondre à votre question. Cela dépendra des conditions de marché au moment de la mise en service de ce projet », a indiqué son porte-parole.

Il n’est donc pas possible de savoir quelle sera la réelle influence du pipeline Énergie Est sur l’importation de pétrole par navires au Québec. Chose certaine, les installations portuaires de Valero accueillent « près de 200 navires par année » pour assurer les livraisons du pétrole brut qui est raffiné sur place. Et depuis l’inversion du pipeline 9B d’Enbridge, en décembre 2015, deux à trois navires de type Panamax — d’une capacité de transport de 80 millions de litres, soit 503 000 barils — font la navette entre Montréal et Lévis chaque semaine.

On parle donc de 100 à 150 navires de plus chaque année dans le tronçon fluvial du Saint-Laurent. Ces pétroliers, remplis aux deux tiers en raison du manque de tirant d’eau du fleuve, circulent dans la portion la plus complexe pour la navigation.

Cet approvisionnement en brut de l’Ouest a donc réduit le nombre de navires en provenance de l’étranger, a indiqué M. Lévesque. Mais Valero a refusé de dire combien de pétroliers proviennent toujours de l’extérieur du Canada. « Ces activités de transport peuvent varier dans le temps. De manière générale, avant l’inversion de la canalisation 9B d’Enbridge, Valero recevait plus de navires d’outre-mer. Depuis l’inversion de la canalisation 9B, Valero reçoit à la raffinerie de Lévis environ deux à trois navires de moins par mois. »

Un port pour Énergie Est

 

Au-delà des pétroliers destinés à alimenter la raffinerie de Valero, le projet de pipeline pourrait aussi mener à un nouveau projet de port pétrolier d’exportation, selon ce qui est ressorti des audiences du BAPE sur Énergie Est. TransCanada a ainsi admis qu’elle discute toujours des moyens à prendre pour expédier un volume quotidien de 270 000 barils de pétrole, sur un total de 1,1 million de barils transportés par Énergie Est. Il y a, a dit son vice-président pour le Québec Louis Bergeron, un « désir » de clients pour un port d’exportation à construire sur le Saint-Laurent.

TransCanada indique d’ailleurs, dans des documents publiés sur son site en décembre 2015, que des « évaluations » se poursuivront afin d’étudier « la viabilité d’un projet de terminal maritime au Québec, comme projet subséquent par Énergie Est ». Un tel port, pour expédier des volumes importants de pétrole, devrait être situé en eaux profondes, comme devait l’être celui prévu à Cacouna.

À cela s’ajoute le transport de brut à partir des installations de Kildair, à Sorel-Tracy, mais aussi le projet d’expansion du port de Québec, qui pourrait comprendre, dans une phase ultérieure, des infrastructures permettant de transborder du pétrole.

Quant aux projets pétroliers très avancés de Junex et Haldimand, situés en Gaspésie, leur exploitation nécessiterait probablement de recourir à des navires pour le transport de brut, un élément facilité par leur proximité des installations portuaires de Gaspé. Sans oublier un éventuel port pétrolier qui devrait être construit sur l’île d’Anticosti si on y exploite un jour du pétrole et du gaz de schiste.

Du gaz sur le fleuve

 

On devrait par ailleurs assister à moyen terme au transport de gaz naturel liquéfié sur le Saint-Laurent. Le gouvernement Couillard, très favorable au développement de cette filière, notamment pour alimenter des clients industriels sur la Côte-Nord, a d’ailleurs financé Pétrolia pour le développement du projet gazier Bourque, situé en Gaspésie. S’il se concrétise, le partenaire de Pétrolia, Tugliq, a déjà prévu d’installer son usine de liquéfaction flottante à Gaspé. La distribution du gaz, qui se fera à partir d’un secteur longeant le parc national Forillon, pourrait débuter dès 2019.

Un autre projet gazier majeur, mais destiné uniquement à l’exportation, est actuellement en développement au Québec. Il s’agit du projet Énergie Saguenay. Celui-ci prévoit l’implantation d’infrastructures de liquéfaction, d’entreposage et de transbordement de gaz naturel dans la zone portuaire de Grande-Anse, située à La Baie, au Saguenay.

C’est là que serait construite l’usine qui servirait à liquéfier les 11 millions de tonnes de gaz, dont du gaz de schiste, exportées chaque année à bord de méthaniers de type Q-Flex. Ces imposants navires peuvent transporter 217 000 m3 de gaz. Ils atteignent une longueur de 297 mètres et une largeur de 45 mètres.

Selon les documents de présentation d’Énergie Saguenay, jusqu’à 160 de ces navires remonteraient chaque année la rivière Saguenay, « soit trois ou quatre par semaine ». Chemin faisant, ils traverseraient le parc marin du Québec, celui du Saguenay–Saint-Laurent, une aire marine protégée mise en place pour protéger l’habitat du béluga du Saint-Laurent. En calculant les allers et les retours, on parle de six à huit passages par semaine.

Cette hausse attendue de la circulation d’énergies fossiles sur le fleuve ne comprend pas d’éventuels projets qui pourraient voir le jour dans le cadre de la Stratégie maritime du gouvernement Couillard, qui mise beaucoup sur le développement industriel des ports sur le Saint-Laurent.


Davantage de pétroliers dans la baie de Fundy

Au-delà des questions qui se posent sur la hausse du transport de pétrole sur le Saint-Laurent, le projet Énergie Est devrait entraîner une augmentation de la circulation de brut dans la Baie de Fundy, une région ciblée pour accroître le niveau de protection du territoire marin du Canada.

La très forte majorité du pétrole transporté par le pipeline de TransCanada doit se rendre jusqu’à Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick. La raffinerie d’Irving, qui a une capacité de raffinage de 300 000 barils par jour, s’est toutefois engagée à acheter seulement 50 000 barils par jour à TransCanada. C’est donc dire que l’entreprise continuera vraisemblablement d’importer plus de 80 % du pétrole qu’elle raffine, et ce, par pétroliers.

Qui plus est, selon les données actuelles, plus de 900 000 barils transportés par le pipeline Énergie Est devront être exportés chaque jour par navires. Comme pour le moment le seul site envisagé est situé dans le secteur de Saint-Jean, au Nouveau-Brunswick, TransCanada estime que 281 pétroliers seront nécessaires chaque année pour exporter le brut de l’Ouest canadien.

C’est donc dire que le nombre de pétroliers augmentera dans la baie de Fundy, un secteur important pour l’industrie de la pêche. Cette région est aussi actuellement ciblée par Pêches et Océans Canada pour l’établissement de nouvelles zones de protection marine. Une quinzaine de secteurs sont à l’étude. La baie de Fundy, reconnue pour la richesse de sa biodiversité, constitue notamment un habitat essentiel pour la baleine noire, le plus rare des grands cétacés de l’Atlantique Nord.


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