La «clim» des riches menace la planète

La hausse du niveau de vie dans les pays émergents, dont la Chine, entraîne la climatisation massive.
Photo: Peter Parks Agence France-Presse La hausse du niveau de vie dans les pays émergents, dont la Chine, entraîne la climatisation massive.

Alors que la hausse du mercure fait ronronner les climatiseurs, l’augmentation en flèche de l’accès à la « clim » dans les pays en développement constitue une véritable bombe à retardement pour la planète. Selon certains scénarios, la course à la fraîcheur dopée par le réchauffement climatique pourrait multiplier par dix les besoins en énergie d’ici la fin du siècle et alourdir de 23 milliards de tonnes les émissions annuelles mondiales de gaz à effet de serre.

Bref, l’attrait pour la climatisation amorcée dans divers points du globe pourrait bien donner lieu à une spirale sans fin, affirment les auteurs d’une récente étude, puisque l’usage généralisé de ces appareils contribue déjà à hausser la température terrestre.

Publiée dans Proceedings of the National Academy of Science of America (PNAS) en avril dernier, à quelques mois de la Conférence de Paris, l’étude de Paul Gertler et Lucas W. Davis, de l’Université de Berkeley en Californie, chiffre avec précision l’impact de phénomènes observés depuis plusieurs années.

En clair, l’étude confirme que le taux de pénétration des appareils de climatisation est dicté non seulement par la hausse des températures, mais surtout par le niveau des revenus d’une population. Or, comme la grande part de l’accroissement de la richesse prévu au cours des prochaines décennies se produira massivement dans les pays densément peuplés, comme l’Inde, le Vietnam et la Chine, on s’attend à une explosion de la demande en énergie.

« Selon des hypothèses basses d’accroissement des revenus de ces pays, notre modèle montre que la proportion des ménages avec la climatisation va passer dans ces pays de 13 % aujourd’hui à plus de 70 % d’ici à la fin du siècle », explique l’un des auteurs, Lucas Davis.

Or, contrairement au Québec, plusieurs de ces pays dépendent encore massivement du charbon ou d’autres énergies fossiles pour produire leur électricité. C’est aussi le cas des États-Unis, où le taux de pénétration de la climatisation atteint 87 %.

 

Sombres scénarios

 

En se basant sur le scénario le plus pessimiste envisagé par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), soit celui de la croissance continue des GES au rythme actuel, les auteurs estiment que la consommation d’énergie générée par le recours accru à la climatisation gonflera de 81 % la demande d’énergie à la fin du siècle et de 29 milliards de tonnes le bilan annuel des émissions. En vertu de ce scénario, on évalue que les foyers auront à subir 40 jours de plus par an des chaleurs de plus de 32 degrés.

Si la concentration de GES venait toutefois à plafonner en 2040, limitant l’accélération du réchauffement planétaire, la demande accrue d’électricité bondirait tout de même de 64 %, alourdissant le bilan carbone mondial de 23 milliards de tonnes.

Les chercheurs fondent leurs projections sur l’analyse de données croisées sur la hausse des revenus et le taux de conversion à la climatisation survenu dans un bassin de population de 25 millions de Mexicains, un pays du Sud où l’accroissement de la richesse s’est traduit par une augmentation massive du taux d’équipement dans les foyers.

« La hausse prévue de la consommation d’électricité […] est prévisible non seulement pour le Mexique, mais aussi dans les pays à moyens et bas revenus dans le monde, […] là où la croissance économique la plus forte est à prévoir », souligne l’étude.

Chaque hausse de température au-delà de 32 degrés accroît la consommation d’électricité de 3,2 %. Dans les pays chauds, le taux de conversion à la climatisation augmente de 27 % à chaque tranche de 10 000 $ de revenus.

Accès inégal à la fraîcheur

Cet écart entre riches et pauvres s’observe partout dans le monde, même au Québec, où l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a clairement quantifié l’abîme qui sépare les moins nantis de l’accès à la climatisation.

« Dans les quartiers défavorisés, l’accès à la climatisation est nettement moins élevé en raison des revenus. Le taux de possession d’un petit appareil ne dépasse pas 50 % dans ces quartiers, alors qu’il atteint 70 % ailleurs. Pourtant, ce sont les quartiers pauvres qui sont les plus dépourvus de parcs, de piscines ou de jeux d’eau », déplore Pierre Gosselin, médecin-conseil à l’INSPQ et responsable du programme Santé pour le groupe Ouranos.

Le taux de climatisation a bondi au Québec, passant en moyenne de 12 % en 1983 à 40 % en 2009. Toutefois, ces seuils ne sont pas représentatifs de la réalité observée dans les poches de pauvreté des centres urbains. Environ 60 % des ménages ayant moins de 15 000 $ de revenus n’ont pas accès à l’air conditionné, versus 40 % dans les foyers gagnant plus de 30 000 $ par année.

« Paradoxalement, quand tout le monde démarre la climatisation, ça contribue à augmenter d’au moins un degré et demi la température générale en ville et à aggraver les effets de la canicule sur ceux qui n’ont pas les moyens de s’en prémunir », ajoute le Dr Gosselin.

Lors de la canicule de 2010, un excès de mortalité de 30 % a été recensé durant les vagues de chaleur. Selon cet expert en santé publique, les périodes de canicule devraient tripler d’ici 2060, en raison du réchauffement climatique. À Montréal, c’est à partir du seuil de 33 degrés de jour et de 20 degrés la nuit que l’on commence à observer un excès de mortalité de 30 %. « Il y a aussi 12 % plus de consultations chez les médecins pour divers problèmes de santé », ajoute Pierre Gosselin.

Comme le réchauffement est mondial, il faut penser dès maintenant à d’autres mesures que la climatisation pour sortir de cette spirale et minimiser les impacts de la hausse des températures sur les populations.

« On a beau climatiser les maisons, ce ne peut être la seule solution. Plusieurs personnes, dans la construction par exemple, exercent leur métier à l’extérieur. Pour sortir de cette spirale, conclut-il, il faut prendre d’autres mesures, revoir l’architecture pour favoriser la ventilation naturelle, installer des toits blancs, planter des arbres dès maintenant, mais surtout, favoriser un urbanisme intelligent. »

87 %

Taux de pénétration de la climatisation aux États-Unis.
30 %
À Montréal, à partir du seuil de 33 degrés de jour et de 20 degrés la nuit, on commence à observer un excès de mortalité de 30 %.
23 milliards
Si la concentration de GES venait à plafonner en 2040, la demande accrue d’électricité bondirait tout de même de 64 %, alourdissant le bilan carbone mondial de 23 milliards de tonnes.

Paradoxalement, quand tout le monde démarre la climatisation, ça contribue à augmenter d’au moins un degré et demi la température générale en ville et à aggraver les effets de la canicule sur ceux qui n’ont pas le moyen de s’en prémunir.



À voir en vidéo