Penser globalement

André Lavoie Collaboration spéciale
Paul Shrivastava, directeur général de Future Earth (au centre), est entouré du maire de Montréal, Denis Coderre, et du premier ministre québécois, Philippe Couillard.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Paul Shrivastava, directeur général de Future Earth (au centre), est entouré du maire de Montréal, Denis Coderre, et du premier ministre québécois, Philippe Couillard.

Ce texte fait partie du cahier spécial Développement durable

Pour ceux qui en doutaient encore, rappelons que Montréal figure parmi les villes importantes sur l’échiquier mondial de la recherche sur l’environnement, l’économie verte et les changements climatiques. Cette position de leader fut loin d’être contestée après l’annonce, le 13 février dernier, de la nomination du Dr Paul Shrivastava au poste de directeur général de Future Earth, une organisation internationale dont la tâche est de coordonner les efforts de la science sur les bouleversements écologiques et le développement durable.

La métropole québécoise accueille ce secrétariat mondial, mais elle n’est pas le point central d’une organisation traditionnelle, là où tout se décide, et se joue, à un seul endroit. Future Earth se déploie dans quatre autres grandes villes, dont Paris (France), Tokyo (Japon), Stockholm (Suède) et Boulder (États-Unis), une structure unique en son genre destinée à assurer la meilleure coordination possible avec tous les chercheurs liés de près ou de loin aux sciences du climat.

Cette approche atypique de gestion est loin de déplaire à celui qui est maintenant le grand responsable de Future Earth. Jusqu’à tout récemment professeur émérite au Centre David-O’Brien pour l’entreprise durable de l’Université Concordia (là où logent les bureaux de l’organisation), Paul Shrivastava affiche un parcours tout aussi singulier, voire éclaté. Né en Inde, détenteur de la citoyenneté américaine, il habite depuis longtemps à Montréal, possédant un profil universitaire, mais aussi une grande expertise dans le monde des affaires, ayant également oeuvré comme consultant auprès de multinationales.

Lorsqu’on évoque le mode de fonctionnement de Future Earth, Paul Shrivastava reconnaît qu’« il ne sera pas simple ». « Je suis dans le milieu universitaire depuis 30 ans et je sais que la collaboration entre les divers établissements montréalais constitue parfois un défi, alors imaginez sur le plan international, en tenant compte de cinq fuseaux horaires. » Le constat est toutefois loin de diminuer son enthousiasme. « En matière de potentiel d’innovation et de créativité, c’est une autre histoire. Future Earth veut voir émerger une pensée nouvelle, une autre forme d’engagement. Comment faire tout cela en optant pour des formes d’organisation traditionnelles ? C’est une manière d’avoir une présence et une dynamique vraiment globalisées. »

Cette structure par pôles exige une concertation de tous les instants, et le directeur de Future Earth compte sur les développements rapides des technologies de communications pour faciliter les choses. Cette particularité n’est pourtant pas son idée, même s’il la juge « excitante ». Rémi Quirion, scientifique en chef du Québec, était présent lors de l’élaboration de cette proposition, soutenue avec vigueur par l’organisme Montréal international, différentes universités et le consortium de recherche sur le climat Ouranos. Tout cela partait d’abord d’un constat, selon M. Quirion. « Depuis 20 ans, les organismes internationaux maintenant regroupés avec Future Earth travaillaient indépendamment les uns des autres. Ça donnait de beaux rapports… Pourtant, entre l’acidification des océans, la gestion des déchets et les changements climatiques, il y a des vases communicants. On a donc proposé un regroupement de grandes villes, un secrétariat distribué sur cinq sites, plutôt que d’opposer Montréal à Paris, par exemple. C’est cette proposition qui a été retenue, même si tout le monde n’était pas d’accord. »

René Audet, directeur de l’Institut des sciences de l’environnement de l’UQAM, n’appartient pas au camp des opposants, bien au contraire. Il voit même en Future Earth le symbole d’une évolution remarquable de son champ d’expertise, une transformation qui prend sa source dès les années 1970. « Les sciences de l’environnement prennent de plus en plus de place dans les universités et elles se rendent compte qu’elles ont autant besoin de la sociologie que de la biologie et de l’économie pour répondre aux défis scientifiques de la crise écologique actuelle, mais aussi aux défis sociaux et historiques. » Fini, donc, le travail en vase clos, place à l’approche multidisciplinaire, mais aussi à ce qu’il nomme « l’intersectorialité ».

Un autre concept à la mode ? Plutôt une nécessité, toujours selon René Audet. « Dans plusieurs domaines, en génie ou en sciences de la gestion, on avait le réflexe de travailler avec les entreprises pour développer des technologies. Mais, comme scientifique, il faut travailler aussi avec les pouvoirs publics, les citoyens, les groupes de la société civile. Les savoirs scientifiques doivent se construire en tenant compte des besoins et des aspirations de la société, pour produire un savoir pertinent. Future Earth s’inscrit dans cette mouvance. »

Paul Shrivastava abonde dans ce sens. « Il n’est pas question de faire de la science sur le mode business as usual. La science que nous souhaitons développer doit s’enraciner dans les collectivités et avoir un impact sur les gens. » « Le Québec a déjà une longueur d’avance dans ce domaine, précise Rémi Quirion, et ce fut certainement un point positif pour aller chercher le secrétariat. »

Si personne ne remet en doute cette expertise en matière de conciliation et de recherche de consensus, il en va tout autrement du bilan écologique du Canada, qui aurait sans doute pu être un obstacle à l’établissement de la composante importante de Future Earth à Montréal. « Il faut regarder the big picture, souligne Paul Shrivastava. Je ne dis pas que le Canada est parfait, mais chaque pays a une responsabilité, peu importe ce qu’il a fait par le passé. Nous avons tous une responsabilité envers l’avenir. Future Earth, c’est ça : une vision bâtie par chaque pays pour l’amélioration de l’environnement. Le Québec et le Canada ont des initiatives intéressantes à proposer, mais celles-ci s’inscrivent dans une dimension internationale. Ça fait partie d’un tout. »

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