Couillard laisse de côté le gaz de schiste

Après cinq ans de controverses, le premier ministre Philippe Couillard a mis un frein à l’exploitation du gaz de schiste au Québec. Les bénéfices à tirer du gaz naturel ne valent pas les risques pour l’environnement et pour la qualité de vie des Québécois, a tranché le chef du gouvernement.

Les groupes de citoyens établis près des 31 puits de forage creusés au cours des dernières années ont poussé un soupir de soulagement, mais ils ont évité de crier victoire : la tentation sera grande de relancer les projets d’exploration en cas de crise économique ou de remontée des prix du gaz, ont-ils souligné.

« Il n’y a pas grand intérêt à développer cette ressource, uniquement sur le plan économique et financier. De toute façon, l’acceptabilité sociale n’est pas là. […] Actuellement, je ne vois pas l’intérêt de développer ça », a déclaré Philippe Couillard dans une entrevue diffusée mardi soir à Radio-Canada.

Le premier ministre est d’accord avec le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE), qui a mis en lumière les risques importants et l’absence de consensus social autour de l’exploitation du gaz de schiste au Québec. Dans un rapport critique publié lundi, le BAPE énumère les impacts possibles de l’exploitation du gaz de schiste sur les gens qui vivent près des puits de forage : « détérioration de la qualité de l’air, augmentation du bruit, de la circulation routière et de la pollution lumineuse, diminution de la valeur des propriétés situées à proximité des plateformes de forage, impacts sur les paysages, risques d’accidents technologiques, impacts sociaux et impacts sur la santé ».

Le rapport note aussi que l’exploitation peut comporter des risques pour l’environnement, « en particulier sur la qualité des eaux de surface et des eaux souterraines, sur les aires protégées et les milieux humides, et entraîner la fragmentation des milieux forestiers ».

Appel à la vigilance

Les associations de citoyens et les groupes écologistes du Centre-du-Québec — où sont situés la majorité des 31 puits autorisés à ce jour — ont applaudi la publication du rapport du BAPE et la sortie du premier ministre contre l’exploitation du gaz naturel en zone habitée. « On est presque contents. Pour nous, c’est un beau cadeau de Noël. On va lever nos verres, mais si jamais on vit une situation économique précaire ou que le prix du gaz remonte, le gouvernement et la population pourront avoir la tentation de relancer l’exploration et l’exploitation du gaz de schiste », a réagi Serge Fortier, qui a passé les cinq dernières années à militer contre l’exploration gazière au Centre-du-Québec.

Cet horticulteur de Bécancour dit avoir investi 45 000 $ de sa poche pour lutter contre l’établissement du géant Talisman à 6 kilomètres de chez lui, sur les terres les plus fertiles du Québec, dans la vallée du Saint-Laurent. Il a notamment voyagé à ses frais jusqu’en Pennsylvanie pour documenter les effets des puits de forage sur les populations voisines. Il dit avoir vu des couples se briser et des gens tomber dans la dépression dans ce combat contre l’industrie gazière et pétrolière.

« Le gouvernement s’est lancé trop vite là-dedans, sans consultation et sans préparation. Il a fait confiance à une industrie qui se pète les bretelles », dit Serge Fortier, cofondateur du groupe CMAVI (Collectif, Moratoire, Alternatives, Vigilance, Intervention), avec le dramaturge Dominic Champagne.

« Heureusement que les groupes citoyens étaient là, sinon il y aurait eu des puits comme ailleurs dans le monde », ajoute M. Fortier.

Développement économique

Ébranlée, l’industrie du gaz et du pétrole a réagi avec prudence aux déclarations du premier ministre Couillard, mardi. En Pennsylvanie et en Ohio, l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste a été au coeur de la reprise économique après la crise financière de 2008 et 2009, souligne un représentant de l’industrie québécoise.

Cette source bien informée estime que l’industrie gazière a investi plus de 250 millions dans l’exploration au Québec. Il est trop tôt pour déterminer si les 12 entreprises qui détiennent des permis pour l’exploration du gaz dans la vallée du Saint-Laurent envisagent des poursuites contre le gouvernement du Québec, selon cette source.

Les associations patronales et l’industrie pétrolière et gazière ont dit craindre pour la sécurité énergétique du Québec avec la fin de l’exploitation décrétée par le premier ministre Couillard. « Il n’est nulle part fait mention de l’importance stratégique que représenterait la présence en sol québécois d’un gisement de gaz naturel exploitable », indique Yves-Thomas Dorval, président-directeur général du Conseil du patronat du Québec, dans une lettre transmise au Devoir.

« Jusqu’à présent, Gaz Métro n’a eu aucune difficulté à s’approvisionner en gaz naturel, traditionnellement en Alberta et maintenant sur le marché continental nord-américain. Or, il peut toujours survenir des situations imprévues qui perturberaient cet approvisionnement : un accident majeur sur l’unique gazoduc qui approvisionne le Québec ou, encore, un conflit géopolitique. C’est pourquoi la plupart des gouvernements, dans leur politique énergétique, cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement. »

De leur côté, l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA) et d’autres groupes environnementaux ont invité le gouvernement à mettre de côté de façon définitive l’exploitation du gaz de schiste et à encourager les énergies vertes.



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