Payer le prix fort du rêve olympique

Le site olympique, regroupant stade et arénas, a été construit sur des milieux humides remblayés, aux abords de la mer Noire. Cette zone constituait un lieu de passage pour oiseaux migrateurs.
Photo: Agence France-Presse (photo) Mikhail Mordasov Le site olympique, regroupant stade et arénas, a été construit sur des milieux humides remblayés, aux abords de la mer Noire. Cette zone constituait un lieu de passage pour oiseaux migrateurs.

En accueillant la grand-messe olympique sur les rives de la mer Noire, la Russie avait promis que le rendez-vous sportif serait « en harmonie avec la nature ». Rien n’est plus faux, disent aujourd’hui les groupes environnementaux qui ont suivi les travaux de construction, malgré les persécutions du régime Poutine.

 

En théorie, Moscou s’était engagé à tout mettre en oeuvre pour organiser à Sotchi des Jeux olympiques « verts ». Non seulement le Programme des Nations unies pour l’environnement devait surveiller ce chantier herculéen, mais le Fonds mondial pour la nature (WWF) et Greenpeace avaient été invités à suivre les travaux en préparant, en amont, des rapports d’impacts environnementaux.

 

Mais les critiques ont rapidement pris le dessus, au point où les groupes écologistes ont tout simplement décidé de se retirer afin d’éviter de servir de « caution environnementale » aux organisateurs des Jeux. « C’était inutile et une perte de temps. Peu importe la décision que nous émettions sur telle ou telle infrastructure, elle était ignorée », expliquait récemment au Monde Igor Chestin, le directeur de WWF Russie.

 

Leurs griefs étaient nombreux, à commencer par les lieux choisis pour les sites des compétitions sportives. Bâtis à partir de zéro, ceux-ci sont concentrés en bonne partie dans les limites du parc national de Sotchi. D’une superficie de 2000 km2, ce parc compte une faune et une flore très riches. Le groupe russe Environmental Watch on North Caucasus (EWNC) y a recensé 300 espèces de plantes endémiques, mais aussi près de 400 espèces animales, dont plusieurs en voie de disparition.

 

Le gouvernement a d’ailleurs modifié la loi russe sur la protection des espaces naturels pour permettre la construction d’imposantes infrastructures dans cette aire pourtant protégée depuis 1983.

 

Déboiser et remblayer

 

Afin de tracer les pistes de ski et de surf des neiges du complexe Rosa Khutor, il a fallu déboiser de larges pans de forêts jusqu’ici préservées. Des espèces animales menacées, comme l’ours brun, ont depuis disparu de la région.

 

L’autre site olympique, situé près des rives de la mer Noire, regroupe le Stade olympique et les cinq arénas qui accueilleront les compétitions de patinage, de hockey et de curling. Cet immense complexe sportif a été construit sur des milieux humides remblayés. Or, toute cette zone constituait un lieu de passage pour oiseaux migrateurs. La zone aménagée en guise de compensation représente à peine 10 % de ce qui a été détruit, selon EWNC, et elle est située en montagne.

 

Une très onéreuse autoroute de 50 kilomètres et une voie ferrée ont aussi été construites le long de la rivière Mzymta, la plus importante de la région à se jeter dans la mer Noire. Une partie du lit de la rivière a été déplacée et de nombreux ponts ont été construits. Les travaux, ponctués de déversements de produits toxiques et de déchets dans le cours d’eau, ont mené à la disparition de l’espèce de saumon qui y vivait.

 

Mince consolation pour les écologistes, les organisateurs ont finalement renoncé à construire les pistes de bobsleigh, de luge et de skeleton dans la réserve du Caucase de l’Ouest, un site classé Patrimoine mondial de l’UNESCO.

 

Perte de biodiversité

 

Dans l’ensemble, l’aventure s’avère être un désastre environnemental, selon Suren Gazaryan, militant d’EWNC aujourd’hui exilé en Estonie par peur des représailles. « Le parc national de Sotchi abritait la faune et la flore la plus diversifiée de Russie, expliquait-il récemment au Time. Mais des zones importantes du parc ont été complètement détruites. La perte de biodiversité est très importante. »

 

Même l’ONU a critiqué la lenteur des autorités à agir pour protéger l’environnement. Els van Breda Vriesman, une des membres du Comité international olympique (CIO) qui a voté pour la candidature de Sotchi, estime d’ailleurs que plusieurs membres du CIO n’appuieraient plus ce choix aujourd’hui si le vote était à refaire.

 

Les habitants de la région ont aussi payé le prix des ambitions olympiques de Vladimir Poutine. Des familles déplacées ont été relogées dans des logements exigus. Un village, Akhshtyr, est privé d’eau potable depuis le début des travaux de construction.

 

Et comme c’est souvent le cas en Russie, les voix discordantes ont été la cible des autorités. Uniquement cette semaine, deux militants d’EWNC ont été emprisonnés sous prétexte d’avoir désobéi aux forces de l’ordre. « Il s’agit d’une décision injuste […] avec pour seul but d’intimider les écologistes qui estiment que la tenue de ces Jeux est une honte nationale », a déploré le groupe dans un communiqué.

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