Chaud devant!

Le mercure devrait grimper de 2,5 à 3,8 degrés dans le sud du Québec d’ici 2050. Ci-dessus, l’artiste brésilien Nele Azevedo a installé près d’un millier de sculptures de glace sur les marches du Konzerthaus de Berlin pour dénoncer le réchauffement climatique.
Photo: Agence France-Presse (photo) John Macdougall Le mercure devrait grimper de 2,5 à 3,8 degrés dans le sud du Québec d’ici 2050. Ci-dessus, l’artiste brésilien Nele Azevedo a installé près d’un millier de sculptures de glace sur les marches du Konzerthaus de Berlin pour dénoncer le réchauffement climatique.

De plus en plus, les Québécois devront s’armer pour affronter ces courtes périodes de froids polaires l’hiver… et la chaleur extrême l’été. Il faut être prêt à tout pour habiter à nos latitudes ! D’ailleurs, pendant que le Québec gèle, de l’autre côté du globe, l’Australie vit une vague de chaleur extrême faisant exploser le mercure à 50 degrés Celsius dans certaines régions, soit un écart de 90 degrés avec le Québec !

 

Dans l’ombre, des dizaines de personnes travaillent à préparer le système de santé au mercure qui doit grimper de 2,5 à 3,8 degrés dans le sud du Québec d’ici 2050, selon le consortium de recherche Ouranos. Les impacts seront plus importants en hiver qu’en été. La période de gel devrait être raccourcie, alors que la pluie tombera plus souvent. On attend aussi plus de neige dans le Nord, et moins dans le Sud.

 

Ce réchauffement, selon les modélisations mises au point par des chercheurs québécois, causera 150 décès de plus par année en 2020. Pour 2050, on prévoit que le réchauffement tuera 550 Québécois de plus, contre 1400 en 2080.

 

Au minimum.

 

Car bien que le calcul soit complexe et que de nombreux facteurs puissent venir brouiller les cartes, l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) juge que ces estimations sont un plancher que la réalité dépassera presque certainement, en partie en raison du vieillissement de la population — les aînés étant plus vulnérables — et de l’accélération du réchauffement.

 

Béton surchauffé

 

Dans les quartiers défavorisés, où les îlots de chaleur bétonnés sont omniprésents, les femmes, les personnes en arrêt de travail pour cause médicale, celles qui vivent avec deux maladies chroniques ou plus et d’autres se déclarant stressées vivent mal les vagues de chaleur. Elles sont plus susceptibles d’en ressentir les impacts négatifs, peu importe leur âge. Et ces canicules seront de plus en plus fréquentes.

 

Depuis la vague de chaleur de l’été 2010, qui a causé au moins 106 décès à Montréal, des scientifiques tentent de comprendre qui souffre le plus du mercure à la hausse afin de mieux intervenir. Les résultats de cette récente étude menée auprès des habitants des neuf quartiers urbains les plus défavorisés du Québec confirment leur intuition : dans ces quartiers où se trouvent les HLM censés offrir un toit sécuritaire aux plus démunis, l’omniprésence des îlots de chaleur exacerbe les périls de la chaleur.

 

On dit souvent que les enfants et les personnes âgées sont plus vulnérables. Mais les résultats raffinent cette analyse et étonnent. « Se sentir stressé augmente la susceptibilité de 1,8 fois, les gens risquent davantage de consulter un médecin ou d’être hospitalisés pendant une vague de chaleur. Et pas juste les personnes âgées ; les jeunes aussi, constate le chercheur Pierre Gosselin. Il y a une accumulation de facteurs de risque, plusieurs couches de stress qui laissent les gens dans un équilibre instable. »

 

Ce n’est qu’un volet du vaste effort de recherche et d’action coordonné par Pierre Gosselin. Cumulant toute une carrière d’expérience en santé environnementale, il est le grand responsable scientifique pour le Plan d’action 2006-2012 en changements climatiques du Québec (volet santé). Dans le milieu, il impose le respect. Le principal intéressé s’inquiète d’ailleurs ces jours-ci pour le transfert des connaissances, voyant poindre l’âge de la retraite.

 

Lente prise de conscience

 

La canicule mortelle de 2003 en Europe a éveillé l’intérêt des gouvernements à investir dans la recherche sur les effets des changements climatiques sur la santé. Elle a tué 70 000 personnes, mais, selon des chercheurs de l’Université d’Oxford, le réchauffement l’a rendue deux fois plus mortelle.

 

Le problème de santé publique est réel. En 2010, on a eu un avant-goût : sur les 106 décès recensés à Montréal, on comptait une trentaine de personnes atteintes d’une maladie mentale, dont 13 souffrant de schizophrénie, mortes pour plusieurs dans la fleur de l’âge, dans leur appartement où le mercure pouvait grimper au-delà de 40 degrés Celsius.

 

« On ignore si ce sont les médicaments ou la maladie elle-même qui compliquent la gestion de la chaleur, explique Pierre Gosselin. Certains s’habillent chaudement peu importe la température. Ils n’occupent pas non plus les meilleurs appartements en ville. Tout ça combiné, ça peut tuer. » Les étés suivants, la santé publique a mis en place des plans d’action plus musclés. Les épisodes de canicule ont été moins intenses, et on n’a pas constaté de décès supplémentaires.

 

Si la chaleur peut tuer surtout les plus pauvres ou les plus malades, c’est qu’elle exacerbe les problèmes existants. « N’oublions pas que des centaines de milliers de personnes fréquentent les banques alimentaires », rappelle Pierre Gosselin.

 

L’impulsion donnée par les investissements de Québec en 2007 pour le Plan d’action 2006-2012 sur les changements climatiques (PACC) faiblit. Des projets sont bouclés, d’autres s’achèvent. Le réchauffement, lui, poursuit pourtant sa course. Planifier l’intervention en cas d’événements extrêmes, comme les inondations de Saint-Jean-sur-Richelieu, sortir les équipements cruciaux comme les génératrices des sous-sols inondables des hôpitaux, climatiser les CHSLD, éliminer les îlots de chaleur, suivre l’évolution de maladies émergentes comme le virus du Nil… « Nous sommes prêts depuis un an et demi à enclencher la suite de nos recherches », dit M. Gosselin.

 

Au ministère du Développement durable, de l’Environnement, de la Faune et des Parcs (MDDEFP), on assure que les mesures du plan d’action 2013-2020 sont lancées et que plusieurs autres seront annoncées dans les prochains mois.

 

Décidés à faire sortir les connaissances accumulées des publications scientifiques, les chercheurs voudraient maintenant former la main-d’oeuvre sur le terrain. « Il y a un certain fossé entre les connaissances et l’action », juge Pierre Gosselin. Quand les adaptations doivent se faire lentement — un peu plus chaud, un peu plus de moustiques — on y arrive. Mais ce sont les événements extrêmes qui font mal à la société.

 

« L’élastique était au bout lors du déluge du Saguenay ou du verglas. Pour un événement de l’ampleur de Katrina, nous ne serions pas prêts », dit M. Gosselin. Il s’étonne qu’on construise encore en zone inondable étant donné les hausses prévues du niveau de la mer. « Des milliards partiront à l’eau. Il faut penser toutes nos nouvelles infrastructures en fonction des changements qui s’en viennent. »

 

***

Les Québécois seraient-ils mieux adaptés au froid qu’à la chaleur?

Au Québec, on sait se protéger des rigueurs de l’hiver, mais un peu moins de celles de l’été. Vendredi, alors qu’une vague de froid arctique sévissait encore sur Montréal, les urgences n’avaient pas noté d’affluence supplémentaire en raison d’hypothermie ou d’engelures. « On suit la situation de près, a assuré la responsable des communications Geneviève Betty, mais on ne voit aucun impact sur nos indicateurs. » Le froid intense cause aussi des risques pour les itinérants, bien sûr, de même que pour les jeunes enfants, les personnes atteintes d’une maladie cardiaque et les diabétiques. Lorsqu’une vague de chaleur accablante survient, un plan d’urgence en santé publique s’enclenche. Ce n’est pas le cas lors de vagues de froid. Peut-être parce que les gens savent mieux se protéger contre les rigueurs de l’hiver ? Dans une étude de 2006, l’Institut national de santé publique du Québec recensait les méthodes, nombreuses, utilisées par les Québécois pour se prémunir du froid. Certains logements sont mal chauffés : conséquemment, 12 % des ménages déclarent utiliser le four pour réchauffer leur demeure pendant une vague de froid. Plus du tiers des répondants utilisent au moins six stratégies pour réchauffer leur logement, comme s’habiller chaudement ou utiliser une chaufferette d’appoint. Mais la moitié des gens ne s’empêchent pas d’aller faire des emplettes même par grand froid, même que le tiers continuent de pratiquer des sports extérieurs.

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