Des terres agricoles sacrifiées au nom du développement

L’Afrique verra à terme sa production agricole totale reculer de 10 % d’ici à 2050, selon la Banque mondiale.
Photo: Agence France-Presse (photo) Tony Karumba L’Afrique verra à terme sa production agricole totale reculer de 10 % d’ici à 2050, selon la Banque mondiale.

Si l’on gaspille une part importante de ce que l’on produit, il en va de même avec les terres agricoles qui nous permettent de subvenir à nos besoins alimentaires. Le déclin se manifeste aussi au Québec, alors que le gouvernement tarde à donner plus de mordant à la protection légale de parcelles de notre territoire de plus en plus convoitées.

 

L’ingénieur agronome Marcel Mazoyer s’inquiète du recul accéléré des terres cultivables dans le monde. Cet ancien président du Comité des programmes de l’Organisation des Nations unies pour l’agriculture et l’alimentation (FAO) est d’ailleurs formel : chaque morceau de territoire agricole sacrifié au profit de l’urbanisation ou du développement industriel nous prive un peu plus de la capacité à nourrir l’humanité.

 

« Il y aura à peine assez de techniques durables pour nourrir tout le monde dans quelques années, expliquait-il cette semaine au Devoir. Il ne faut donc perdre aucune terre agricole, même celles qui sont considérées comme marginales. Nous sommes en train de les perdre, alors que la population mondiale augmente. Vous croyez qu’on nourrira tout le monde dans 50 ans si on perd des terres ? »

 

Les données émanant de l’ONU démontrent que les inquiétudes de M. Mazoyer sont fondées. Chaque année, jusqu’à 30 millions d’hectares (300 000 km2) de surfaces cultivées, soit l’équivalent de la superficie d’un pays comme l’Italie, sont perdus. « Cette tendance a des conséquences dramatiques pour des centaines de millions d’agriculteurs, de pêcheurs ou de peuples indigènes », a souligné Olivier de Schutter, rapporteur spécial des Nations unies sur le droit à l’alimentation, au moment de dévoiler ces données.

 

Le déclin au Québec

 

À elles seules, l’industrialisation et l’urbanisation provoquent la disparition irrévocable de 190 000 km2 de terres qui auraient permis de produire des denrées alimentaires. La dégradation de l’environnement élimine pour sa part de 50 000 à 100 000 km2 de sols cultivables.

 

L’aspect environnemental devrait prendre davantage d’importance au cours des prochaines années en raison des bouleversements provoqués par la crise climatique. Les régions du monde les plus frappées seront d’ailleurs celles où le problème de la faim tue déjà. Selon la Banque mondiale, l’Afrique verra à terme sa production agricole totale reculer de 10 % d’ici à 2050, et environ 40 % de ses terres consacrées au maïs devenir « inutilisables » dans la décennie 2030. Des reculs importants se feront aussi sentir en Asie du Sud-Est et en Amérique du Sud.

 

Le Québec connaît lui aussi un recul continu de ses terres agricoles, le plus souvent pour permettre l’étalement urbain autour de la grande région de Montréal. Selon le président de l’Union des producteurs agricoles (UPA), Marcel Groleau, « 4000 hectares [40 km2] de surfaces cultivables sont rayés de la carte chaque année. Ça équivaut à éliminer une superficie équivalente à l’île de Montréal chaque décennie ».

 

M. Groleau cite en exemple le prolongement de l’autoroute 30, qui s’est fait en plein coeur d’une zone agricole. Le projet d’implantation d’une gare en zone agricole à Mirabel a lui aussi été vertement critiqué par l’UPA.

 

Selon lui, il est urgent de limiter l’expansion urbaine en zones agricoles. Il souligne d’ailleurs que dans les centres urbains de Montréal et de Québec, les zones déjà ouvertes au développement sont « nettement suffisantes ».

 

Souveraineté alimentaire

 

La réforme de la Loi sur la protection du territoire agricole promise par le gouvernement Marois serait l’occasion d’agir, estime Marcel Groleau. Mise en place il y a de cela une trentaine d’années, cette législation a permis de freiner en partie l’urbanisation non planifiée, reconnaît M. Groleau. Mais elle n’a pas permis d’éviter le recul, qui se poursuit année après année. Certes, le territoire de la province est vaste. Mais le hic, c’est qu’à peine 2 % des terres peuvent être cultivées, soit deux millions d’hectares.

 

Dans la foulée de la présentation de sa Politique de souveraineté alimentaire, le gouvernement Marois a donc promis de mieux protéger les terres agricoles. Au cabinet du ministre de l’Agriculture, des Pêcheries et de l’Alimentation, on précise qu’un projet de loi doit normalement être étudié cet automne.

 

Un autre, le projet de loi 46, doit par ailleurs permettre de resserrer les critères d’acquisition de terres agricoles par des non-résidents. Le président de l’UPA juge qu’il faudrait surtout s’inquiéter de l’accaparement des terres par des intérêts financiers, qui y voient un investissement sûr et rentable. Même la Caisse de dépôt et placement investit dans ce créneau en plein boom à l’échelle planétaire.

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