«On n’a jamais produit autant de déchets»

Jacinthe Leblanc Collaboration spéciale
Plusieurs matières qui sont mises au bac contaminent le tri, comme les sacs de plastique qui se retrouvent bien souvent dans les ballots de papier, faisant diminuer sa valeur.
Photo: Yan Doublet - Le Devoir Plusieurs matières qui sont mises au bac contaminent le tri, comme les sacs de plastique qui se retrouvent bien souvent dans les ballots de papier, faisant diminuer sa valeur.

Ce texte fait partie du cahier spécial Jour de la Terre 2013

Avec le temps, récupérer est devenu un automatisme pour la grande majorité des Québécois. Tous comprennent l’importance de l’acte et, selon les chiffres de Recyc-Québec, le taux de récupération par la collecte sélective avoisine les 65 %. Pourtant, le taux de mise en valeur est de 59 %, dont les principales matières valorisées sont le papier et le carton. Le Québec consomme et surconsomme plus que jamais, disent Recyc-Québec et le Front commun québécois pour une gestion écologique des déchets (FCQGED).


Parce qu’ils ont accès à un bac de récupération, les gens semblent satisfaits de ce geste qu’ils croient poser pour l’environnement. Mais, selon Karel Ménard, directeur général du FCQGED, le bac sert d’excuse à la surconsommation sans jamais qu’on cherche à savoir ce qui se passe au-delà de l’action de récupération. « Et on n’a jamais produit autant de déchets », note-t-il. Ginette Bureau, présidente-directrice générale de Recyc-Québec, abonde dans ce sens. Le recyclage augmente, tout comme la production et la consommation, y compris dans le secteur industriel.


Le marché du recyclage


Autant du côté du FCQGED que de Recyc-Québec, le recyclage est vu comme un marché économique. Comme tout marché reposant sur l’offre et la demande, la filière du recyclage fonctionne de manière cyclique. En 2008, le prix des matières recyclables a baissé à cause de la crise économique, ce qui a entraîné une crise dans les centres de tri. « La matière secondaire suit la matière primaire, explique Mme Bureau. C’est un marché qui vit en parallèle. […] La mondialisation de l’économie a amené la mondialisation du marché du recyclage. »


L’accès aux ressources est donc un enjeu important à prévoir dans le domaine de la récupération et du recyclage. Avec les modes d’extraction des ressources qui sont de plus en plus coûteux, Mme Bureau soutient que « la matière secondaire devient une source, un gisement de matière ». Et, d’ici 20 à 50 ans, « on va commencer à manquer de ressources, analyse Karel Ménard. On va commencer à désenfouir nos matières dans les dépotoirs et on va se dire que peut-être on a abusé un peu. » D’où, à son avis, l’importance de la sensibilisation, de la communication entre les producteurs des biens de consommation et ceux qui les recyclent, ainsi que d’une réelle volonté de protéger l’environnement et non de satisfaire à des ambitions économiques. « On est de plus en plus sensibilisé, insiste le directeur général du FCQGED, sauf qu’on est de moins en moins vigilant. »


Mieux recycler


Karel Ménard reconnaît que le recyclage est une bonne activité, mais « on devrait surtout recycler mieux ». Plusieurs matières qui sont mises au bac contaminent le tri, comme les sacs de plastique qui se retrouvent bien souvent dans les ballots de papier, faisant diminuer sa valeur. Et, trop souvent, des matières récupérées se trouvant au centre de tri s’en vont vers le site d’enfouissement pour diverses raisons, que ce soit parce qu’elles ont été contaminées, qu’elles ne sont pas récupérables - c’est le cas du polystyrène, le plastique no 6 - ou qu’elles servent de matériau de recouvrement, ce qui est le cas d’une bouteille de vin sur cinq, estime Karel Ménard.


Le travail en aval devient ainsi de plus en plus important : « Une fois que la matière a été récupérée, une fois qu’elle entre au centre de tri, qu’est-ce que cette matière devient ? »


Un exemple pour améliorer la qualité des matières à recycler, c’est d’imposer une consigne pour les bouteilles de vin. « Je trouve ça anormal qu’une société d’État qui se dit responsable sur le plan de l’environnement n’ait pas une consigne pour les bouteilles », affirme M. Ménard. Pour le FCQGED, la bouteille de vin doit être récupérée, mais pas par la collecte sélective. Bien souvent, les bouteilles se brisent en morceaux, contaminent le papier et le plastique et sont envoyées au dépotoir comme matière de recouvrement. Et, pourtant, « le taux de récupération est beaucoup plus élevé avec une consigne que sans consigne », poursuit-il.


Mais, pour la p.-d. g de Recyc-Québec, « le problème du verre, c’est qu’il n’a pas de valeur économique ». La matière constitutive du verre, « c’est une matière qui est du sable, ce qui est assez inerte », note-t-elle. Pour éviter la contamination par le verre dans les centres de tri, Mme Bureau préconise plutôt de changer les modes de tri pour éviter que cette matière se retrouve à la fin de l’opération de tri. De plus, elle constate que, lorsque les centres de tri se dotent de nouvelles technologies, ils optent pour « des technologies qui vont chercher le métal, qui vont chercher des matières qui ont le plus de valeur ». Mais la consigne ne pourrait-elle pas donner justement une valeur économique aux bouteilles de vin et ainsi améliorer la qualité des matières recyclées ? La question mérite d’être soulevée.

 

Au-delà de la collecte sélective


Un changement de comportement à tous les niveaux est nécessaire. « La qualité des matières recyclables dépend du tri à la source », soutient M. Ménard. Et le fait que tout est pêle-mêle dans le bac n’aide pas à leur qualité et à la facilité du tri, une fois ces matières arrivées aux centres de tri.


Une des solutions, selon M. Ménard, serait de rappeler de façon constante, au même titre que les campagnes contre l’alcool au volant, ce qu’il faut mettre et ne pas mettre dans les bacs. Par différents programmes et partenariats, Recyc-Québec travaille aussi à changer les comportements, autant chez les individus que chez les entreprises et les municipalités.


Selon le directeur général du FCQGED, il faut arrêter de se dire qu’on est « une belle société verte en environnement. […] On n’a jamais autant produit de matières résiduelles qu’aujourd’hui. » Lorsqu’on regarde ce qui se passe après l’étape du centre de tri, dans la chaîne de la récupération et du recyclage, on voit que « 49 % des matières qui [en] sortent sont vendues à l’étranger. Où ? À qui ? Comment ? Que fait-on avec ça ? Pourquoi c’est vendu à l’étranger ? », demande-t-il. En contrepartie, des entreprises d’ici importent des matières comme du papier, du plastique ou du verre. « Il y a une inadéquation entre les producteurs de matières recyclables et ceux qui en ont besoin », conclut Karel Ménard.


Changer la façon de penser la récupération doit également être effectué. Et cela commence par un rappel que les deux premiers « R », soit la réduction à la source et la réutilisation, sont à privilégier avant d’en arriver à la récupération. Et cela vaut aussi pour les autres matières recyclables qui ne vont pas dans la collecte sélective, comme les produits électroniques, le matériel informatique ou encore les piles.



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