Point chaud - Climat : combattre au cœur du monde des affaires

Maurice Strong s’emploie depuis 40 ans à sensibiliser les dirigeants du monde au problème des changements climatiques.
Photo: - Le Devoir Maurice Strong s’emploie depuis 40 ans à sensibiliser les dirigeants du monde au problème des changements climatiques.

Son nom nous est plutôt inconnu au Québec, mais presque tous les dirigeants du monde le connaissent. Maurice Strong est l’homme qui, depuis 40 ans, discute avec les Indira Gandhi, Nelson Mandela et Fidel Castro des risques liés aux changements climatiques. Entretien avec Maurice Strong à une semaine du Jour de la Terre.

Allons-nous survivre au XXIe siècle ? C’est la grande question posée à Maurice Strong, l’un des plus influents environnementalistes canadiens et hommes d’affaires de la planète. Cet homme est derrière la première conférence sur l’environnement à Stockholm en 1972, il est l’instigateur du Sommet de Rio en 1992, il a influencé les accords de Kyoto en 1997 et conseille maintenant le gouvernement chinois.


« La survie de l’humanité est en péril », répond Maurice Strong, assis confortablement dans son salon avec vue sur le lac Ontario à Toronto. Chez lui pour quelques semaines, ce pionnier en environnement a accepté de partager ses préoccupations sur l’avenir du monde. « Il y a une possibilité réelle que le XXIe siècle soit le dernier siècle, parce que la vie humaine telle que nous la connaissons ne pourra plus continuer à exister si nous ne changeons pas nos habitudes. »


Alarmiste ? À 83 ans, Maurice Strong se défend de l’être, même si la droite américaine et canadienne se défoule sur Internet et l’accuse d’être « l’un des hommes les plus menaçants ». Pourquoi ? Parce que depuis plus de 40 ans, il cherche à sensibiliser les grands dirigeants aux changements climatiques. En 1992, il a d’ailleurs réussi un tour de force en réunissant 116 chefs d’État dans la même salle, dont Fidel Castro et George Bush père.


Dès qu’il en a la chance, Maurice Strong martèle sur toutes les tribunes internationales que le réchauffement de la planète est une menace pour l’humanité et qu’il est urgent de réduire notre consommation de pétrole et de charbon.


« Nous ne nous débarrasserons pas de ces combustibles immédiatement, mais il faut le faire progressivement et arrêter de subventionner ces industries polluantes », affirme Maurice Strong, qui parle en connaissance de cause, puisqu’il a été président de Petro-Canada de 1976 à 1978.


Environnementaliste et dirigeant de pétrolière, n’est-ce pas paradoxal ? Pour Maurice Strong, il n’y a rien de contradictoire là-dedans. Il croit fermement que c’est en étant au coeur du monde des affaires qu’il est le plus facile de protéger l’environnement. Selon lui, ce sont nos comportements économiques qui affectent l’environnement et c’est à l’intérieur des entreprises, puisqu’elles sont les principaux acteurs, qu’il sera possible d’améliorer l’état de notre planète.


La démission du Canada


« La directrice du FMI, Christine Lagarde, l’a affirmé récemment que les changements climatiques sont désormais le principal enjeu économique », note M. Strong. « Tous les dirigeants du monde savent que la planète se réchauffe, mais le problème, c’est qu’ils sont encore trop préoccupés par leurs problèmes immédiats », mentionne-t-il avec le plus grand réalisme.


Alors y aurait-il un manque de volonté politique ? « Vous devriez d’abord poser la question au gouvernement Harper », réplique-t-il sans hésiter. Maurice Strong ne s’en cache pas, il déplore que le Canada n’assume plus son rôle de leader environnemental.


« La situation est vraiment décourageante, non seulement la communauté internationale n’arrive pas à s’entendre pour faire bouger les choses, en plus, le Canada est devenu l’un des pires pays », mentionne-t-il sans manquer de rappeler qu’Ottawa s’est retiré du protocole de Kyoto et de la Convention de l’ONU sur la désertification.


La bataille contre les changements climatiques est pourtant loin d’être perdue. Les scientifiques disent que les États ont encore le temps de limiter les dégâts en acceptant de réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (CO2) qui causent le réchauffement de la planète. L’objectif est clair, il faut maintenir le réchauffement en dessous de 2 °C avant que les conséquences ne soient irréversibles.


Pour y arriver, il n’y a pas mille et une solutions. Les dirigeants du monde doivent se réunir, négocier et s’entendre sur des cibles et des échéanciers réalistes. Les industries doivent faire des choix judicieux en matière d’utilisation de l’énergie et de matériaux et de réduction des déchets. Le citoyen doit repenser et ajuster ses comportements économiques. Certes, les enjeux sont plus complexes, mais comme le rappelle Maurice Strong, « le reste ne sera plus un problème si nous ne survivons pas ! ».


Les scientifiques croient d’ailleurs qu’il est possible de réduire les émissions de CO2 sans affecter l’économie. Dans son livre Ainsi va le monde, Maurice Strong appuie clairement cette thèse en expliquant que la lutte contre les changements climatiques va entraîner la création de nouvelles entreprises et l’ouverture de marchés. Il donne l’exemple « des constructeurs automobiles qui se font une lutte acharnée pour mettre au point des moteurs et des systèmes d’échappement qui réduisent les émissions de CO2 ».


« Ça va coûter beaucoup plus cher si nous ne faisons rien. C’est faux de croire que l’économie va mieux se développer en ignorant les risques environnementaux, et la Chine est un des pays qui en est le plus conscient, contrairement à ce qu’on entend dire », signale-t-il.


Maurice Strong ne cite pas la nouvelle puissance asiatique par hasard. Ces dernières années, il enseigne à l’Université de Pékin et conseille le gouvernement chinois en matière de développement durable. « La Chine est un des pays qui investissent le plus dans les technologies vertes, plus que nous, elle est très consciente qu’elle doit faire quelque chose sinon les conséquences seront graves », dit-il.


Sauf que ce fervent défenseur de l’environnement ne croit pas que les sources d’énergie alternatives, comme l’éolien, le solaire ou la géothermie, empêcheront le réchauffement de la planète. « C’est sûr qu’elles sont utiles, mais elles ne répondent qu’à une partie du problème. Ce qu’il faut, c’est se débarrasser du pétrole et du charbon si nous voulons survivre », répète-t-il.

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