Le couperet conservateur fait mal à la recherche

Le phare du Haut-fond Prince, dans le fleuve Saint-Laurent, près de Tadoussac, autour duquel de nombreuses espèces de mammifères marins vivent.
Photo: Pedro Ruiz - Le Devoir Le phare du Haut-fond Prince, dans le fleuve Saint-Laurent, près de Tadoussac, autour duquel de nombreuses espèces de mammifères marins vivent.

« On recule au moins 50 ans en arrière, alors que les gens s’imaginaient que tout allait bien et qu’ils ne savaient pas trop pourquoi certains mouraient du cancer, laisse tomber Pierre Béland, directeur scientifique de l’Institut national d’écotoxicologie du Saint-Laurent. Dans les dernières décennies, on a pourtant démontré que les produits toxiques et les contaminants disséminés dans la nature sont dangereux et qu’ils se répandent à la grandeur de la planète. On parle de préserver la planète et les humains. Il ne faut pas abandonner les outils qu’on a pour les étudier. Mais c’est précisément ce que le gouvernement fait. Je ne sais pas dans quel monde ils vivent. C’est incompréhensible. C’est comme si on n’avait pas besoin de se préoccuper de l’environnement parce que Dieu va le faire. »

Depuis décembre dernier, le gouvernement Harper, majoritaire à Ottawa, a fait subir une solide cure minceur à Pêches et Océans Canada. En fait, ce sont trois vagues de compressions qui ont frappé cette entité chargée, notamment, d’étudier la kyrielle de problèmes environnementaux qui affectent les très nombreux milieux marins du pays. Difficile cependant d’obtenir des données précises sur les pertes d’emplois nettes, estime Benoît Thibault, de l’Alliance de la fonction publique du Canada (AFPC).

À Ottawa, le ministère a simplement indiqué au Devoir par courriel que 400 postes seraient « touchés » par les compressions annoncées cette semaine, dont 130 suppressions d’emplois. Depuis décembre, le nombre de personnes « touchées » dépasserait facilement le millier, selon l’AFPC. « Le ministère s’est engagé à réaliser des économies de l’ordre de 79,3 millions au cours des trois prochaines années et nous prévoyons respecter cet engagement. Nous estimons pouvoir épargner environ 15 millions de dollars par année grâce au réaménagement de nos activités de protection des pêches tout en conservant un haut niveau de protection pour les pêches du Canada », a-t-on précisé à Pêches et Océans Canada.

Selon des données fournies par l’AFPC, le Québec a fait les frais des politiques conservatrices. À l’Institut Maurice-Lamontagne (IML), situé à Mont-Joli, 122 postes auraient été affectés au cours des derniers mois, dont au moins 33 supprimés. On ignore cependant combien de postes seront éliminés à la suite des compressions annoncées cette semaine. Ce centre de recherche se consacre essentiellement à la recherche sur l’estuaire et le golfe du Saint-Laurent, mais aussi sur le nord du Québec. Sur son site Web, on indique qu’il s’agit d’« un des principaux centres francophones de recherche en sciences de la mer au monde ».

Mais déjà, on a décidé de démanteler une équipe de recherche qui travaillait en écotoxicologie et un laboratoire construit récemment au coût de deux millions de dollars a été fermé. Plusieurs chercheurs qui ont perdu leur poste ont réalisé des travaux reconnus mondialement, notamment sur les mammifères marins, mais aussi sur les effets des polluants et des déversements pétroliers. C’est notamment grâce aux chercheurs de l’IML qu’on a découvert les énormes problèmes qui affectent le béluga, un des symboles phares de la fragilité du Saint-Laurent.

 

Impact sur toute la recherche

Les coupes drastiques des derniers mois auront un impact majeur sur toute la recherche, affirme Lyne Morissette, de la Chaire UNESCO en analyse intégrée des systèmes marins de l’Institut des sciences de la mer de Rimouski. « Avec la modification de la Loi sur les pêches, on a vu que l’habitat du poisson n’était plus très important. On protège seulement les espèces commerciales et non plus leur habitat. Mais si on veut protéger les espèces commerciales, il faut aussi leur assurer un écosystème en santé et se préoccuper de l’ensemble des espèces présentes. Or, on met de côté la recherche sur les habitats et celle sur plusieurs espèces. C’est désolant. » Au Canada, le nombre de bureaux qui étudient l’habitat du poisson devrait passer de 63 à 15, selon l’AFPC.

Selon elle, les compressions ont aussi un caractère « stratégique », notamment parce que « toute expertise qui pourrait remettre en question le développement pétrolier est éliminée ». Or le gouvernement Harper et le gouvernement Charest ne cachent pas leur volonté de voir les pétrolières s’installer dans le Saint-Laurent. Le projet d’Old Harry n’est d’ailleurs pas le seul à être envisagé. Et au-delà des problèmes posés par le développement des énergies fossiles, Pierre Béland insiste sur le fait que la situation du Saint-Laurent demeure très précaire. En effet, si certains contaminants identifiés par le passé ont été considérablement réduits, de nouveaux produits font leur entrée dans l’écosystème.

D’où l’importance de poursuivre la recherche. « Le gouvernement doit s’assurer quù’il n’y a pas de produits toxiques qui se retrouvent dans l’environnement. Au lieu de cela, il coupe toute possibilité de suivre et d’analyser les contaminants. On ne pourra plus rien voir. » Sans le travail long et complexe des scientifiques, on n’aurait jamais découvert les effets du DDT sur les animaux et sur l’être humain, illustre M. Béland, qui étudie le Saint-Laurent depuis des décennies.

Qui plus est, ces compressions ont un effet sur le moral du personnel de l’IML, selon Benoît Thibault. « Le climat de travail est très morose. C’était très amical et nous sommes une petite équipe qui travaille en étroite collaboration, mais le stress et l’incertitude ont un effet très négatif sur les gens de l’Institut. » Le Devoir a tenté de parler à des chercheurs basés à Mont-Joli, mais il leur est interdit de discuter directement avec des journalistes. Il est impératif de passer par le service des communications pour tenter d’entrer en contact avec un scientifique. Celui-ci n’a pas répondu aux demandes d’information.

L’avenir s’annonce maintenant très sombre, prévient Mme Morissette. À long terme, on risque en effet de saper les fondements d’une grande expertise scientifique bâtie au fil des décennies. « En environnement, nous étions un fleuron de la science et de l’environnement, rappelle-t-elle. Mais maintenant, on détruit tout ce qu’on a bâti au fil des ans et qui constituait des sources d’informations très importantes. Toute la recherche est menacée. Pour la science en général, c’est un fiasco. À chaque nouvelle annonce, nous sommes un peu plus désolés. Mais nous ne sommes plus vraiment surpris, surtout depuis que le gouvernement Harper a décidé de se retirer du protocole de Kyoto. Parfois, j’ai honte d’être canadienne. »

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