Harnachement de la rivière Romaine - Chercher le courant met à mal Hydro-Québec

La sortie du film Chercher le courant sur le harnachement de la majestueuse rivière Romaine, sur la Basse-Côte-Nord, fait mal, très mal à Hydro-Québec et à la politique énergétique du gouvernement Charest, jugée mollassonne et déphasée par la plupart des spectateurs.

Les applaudissements debout que chaque représentation suscite à l'ONF depuis le 28 janvier pourraient bien se prolonger dès cette fin de semaine au cinéma du Parc, où le film poursuit sa carrière sans véritable budget publicitaire. Ce succès a incité Hydro-Québec à tenter de remonter ce courant adverse, comme l'avait fait avec assez peu de succès d'ailleurs le ministère des Ressources naturelles en réaction à L'Erreur boréale du duo Monderie-Desjardins.

Ce film étonnant a pour trame une descente en canots de la Romaine, organisée avec un budget famélique de 20 000 $, incluant la caméra, par deux jeunes réalisateurs, Nicolas Boisclair et Alexis de Ghelder. Roy Dupuis fait l'animation, comme Richard Desjardins le faisait dans L'Erreur boréale. Les deux réalisateurs voulaient d'une part montrer la rivière avant qu'elle ne soit «harnachée» pour en tirer 1550 mégawatts d'ici 2020 grâce à quatre centrales qui vont artificialiser l'essentiel du parcours de cette grande rivière sauvage, une des dernières du Québec, noyant au passage plus de 250 km2 de biodiversité nordique censément pour réduire la contribution des Américains aux changements climatiques.

Ce road-movie sur l'eau remet aussi en question la rentabilité de ce projet hydroquébécois destiné aux exportations. Et présente du même coup tout ce qu'une société dynamique développerait comme sources d'énergie pour préserver ces derniers bastions de la biodiversité.

Le professeur Jean-Thomas Bernard, de l'Université Laval, met en doute la rentabilité de ce projet de 9,5 milliards (barrages et ligne).

Devant le Bureau d'audiences publiques sur l'environnement, Hydro-Québec a évalué à environ 10 cents du kilowattheure le coût de revient de son électricité. En comparaison des 5,8 ¢/kWh que paiera le gouvernement du Vermont, le film a la partie belle pour démontrer que le projet ne fera pas ses frais et que les Québécois risquent d'écoper d'une partie de la facture.

Hydro-Québec n'a pas répliqué au film quand il a été présenté aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal au début de l'hiver, où il raflait le Prix du public et une mention spéciale d'ÉcoCaméra. Elle a attendu sa sortie à l'ONF.

La réplique d'Hydro-Québec passe évidemment sous silence le sacrifice de toute la majesté et la beauté de cet écosystème nordique vierge, comme s'il n'avait pas de valeur ou de place dans le débat. Et le langage technique d'Hydro ne rivalise pas avec l'ingéniosité des réalisateurs novices, qui parlent d'énergie solaire avec leur capteur de recharge pour leur équipement, qui illustrent la force du vent avec un drap qui propulse leurs canots, ou le chapitre sur la biomasse grâce à l'efficacité de leur petit poêle à bois.

Mais la société d'État s'est plutôt lancée dans une sorte de comptabilité créative en soutenant que son coût de revient de 10 ¢/kWh, étayé par des calculs précis et détaillés devant la commission d'enquête du BAPE, avait soudainement fondu de 30 %, au point de battre les meilleures énergies alternatives. Le nouveau coût de revient du complexe la Romaine serait dorénavant de 6,4 ¢/kWh.

Hydro arrive à ce résultat en soustrayant ses redevances sur l'eau. Elle soutient que le coût de ses emprunts serait «beaucoup plus bas» qu'au moment des audiences publiques, mais elle ne révèle aucun chiffre ou calculs à la base de ses nouvelles prétentions, notent les deux réalisateurs dans leur contre-réplique. Et la société d'État exclut aussi la marge bénéficiaire «anticipée», basée à l'époque sur un rendement de 12 %.

En réplique, les deux jeunes réalisateurs ajoutent qu'Hydro-Québec omet de répondre aux volets de leur film sur le potentiel inexploité des économies d'énergie, du solaire passif, des chauffe-eau solaires et de la géothermie passive.

Ils ajoutent que si Hydro espère voir remonter avec le temps les revenus de son contrat avec le Vermont, aux États-Unis on anticipe plutôt une stabilisation, voire une réduction des prix de l'énergie.

Il est étonnant de voir Hydro-Québec rappeler encore comme une vérité que «l'éolien est une énergie intermittente», comme si elle n'était pas fiable, alors qu'elle-même entrepose cette énergie dans ses barrages pour la réutiliser en puissance comme en énergie au moment voulu. La société d'État rappelle à juste titre que les coûts des derniers projets éoliens dépassent les 10 ¢/kWh. Mais elle oublie de dire que le mégaprojet éolien de 2 milliards que lui proposait la multinationale Siemens lui aurait coûté environ 6 ¢/kWh si elle l'avait accepté. C'était au moment où ses experts préparaient le projet de la Romaine... à 10 ¢/kWh.

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