Gaz de schiste - Y aura-t-il un effet Bouchard ?

L’arrivée de l’ancien premier ministre Lucien Bouchard dans le dossier des gaz de schiste pourrait bien dépasser par ses impacts le jeu de l’image publique.
Photo: - Le Devoir L’arrivée de l’ancien premier ministre Lucien Bouchard dans le dossier des gaz de schiste pourrait bien dépasser par ses impacts le jeu de l’image publique.

La nomination de l'ancien premier ministre du Québec, Lucien Bouchard, à la tête de l'Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ) cette semaine constitue à n'en point douter un temps fort dans l'évolution de ce dossier. Mais la question est de savoir s'il y aura un «effet Bouchard». Et lequel.

Les groupes de citoyens mobilisés depuis l'été dernier dans le dossier des gaz de schiste ainsi que leurs alliés du milieu écologiste ont tenté de minimiser l'impact de cette nomination, y voyant surtout une stratégie pour améliorer l'image de cette industrie.

La prémisse derrière ce jugement se base sur l'échec de la stratégie de vente de cette industrie avec l'ancien p.-d.g. d'Hydro-Québec, André Caillé. L'industrie aurait donc décidé de se doter d'un nouveau pedler, selon le mot de mon collègue Michel David, pour vendre, en somme, la même eau gazeuse, mais avec une nouvelle étiquette.

Cette nomination a toutefois beaucoup plus d'incidences qu'il n'y paraît de prime abord parce que l'entrée en scène d'un joueur du calibre de l'ancien premier ministre pourrait bien dépasser par ses impacts le jeu de l'image publique, même si c'est inévitablement un des principaux objectifs de l'association industrielle.

L'ancien premier ministre va en effet se retrouver dans une situation que connaissent beaucoup de spécialistes en environnement embauchés pour réaliser des études d'impacts environnementaux. Ces spécialistes sont souvent obligés de convaincre, non pas les fonctionnaires du bien-fondé du projet, mais leur employeur de l'impossibilité d'aller de l'avant avec un projet qui comporte des faiblesses aussi majeures. Ils jouent souvent alors un rôle important dans la redéfinition des projets, dans leur réorientation. Mais ce sont des spécialistes qui connaissent les dossiers environnementaux et qui sont capables de déceler les mines sur lesquelles il ne faut pas marcher, surtout en audiences publiques, en raison de la perte de crédibilité qu'une faiblesse particulière peut provoquer sur l'ensemble d'un dossier.

L'expérience

Certes, l'ancien premier ministre n'est pas un spécialiste en environnement, même s'il a été ministre fédéral de l'Environnement dans le cabinet Mulroney. Mais ce langage lui est relativement familier. Par contre, sa force comme ancien politicien, c'est de pouvoir détecter les écueils qui peuvent coûter cher et à la limite paralyser l'avancement d'un dossier. La plupart conviendront que, dans ce domaine, Lucien Bouchard a une expérience politique qui lui confère un sixième sens redoutable.

Par contre, le milieu environnemental a la mémoire longue et ne s'en laissera pas imposer. Cela dit, Lucien Bouchard a aussi la mémoire longue et semble se méfier beaucoup, encore aujourd'hui, de ces «amis» écologistes qui avaient mis en pièces une bonne partie de son Plan vert quand il était ministre fédéral de l'Environnement.

Plusieurs écologistes n'ont pas oublié qu'en 1996 Lucien Bouchard imposait à tout projet de règlement à caractère environnemental susceptible de coûter plus de 10 millions aux entreprises de passer le test d'une étude d'impacts... économiques. L'ultraconservateur républicain Newt

Gingrich avait rêvé, mais en vain, d'une telle règle aux États-Unis, une règle dont les gouvernements Landry et Charest se sont accommodés depuis.

Quel impact ?

Une chose est certaine, Lucien Bouchard devrait afficher une pondération dans ses propos, ce qui devrait donner beaucoup moins de prise aux adversaires de l'industrie, en comparaison avec le langage coloré d'André Caillé.

Par contre, l'impact du nouveau porte-parole de l'industrie risque d'être marginal auprès des citoyens, comités et groupes de toutes sortes qui se sont mobilisés, car ces derniers ne vont modifier leur vision que si cette industrie accepte enfin la prépondérance de la planification territoriale démocratique sur leurs privilèges historiques, ce qui est loin d'être acquis. Pour ces citoyens, les techniques d'exploration et d'exploitation devront faire la preuve de leur fiabilité et de leur maturité, ce que l'industrie a affirmé aux audiences du BAPE, mais que la réalité semble démentir jour après jour. Pour que ces gens mobilisés changent de point de vue, Québec devra modifier les règles du jeu pour évaluer publiquement les impacts cumulatifs des projets et contrôler avec efficacité, indépendance et transparence les activités d'exploration et d'exploitation sur le terrain.

C'est donc visiblement auprès de la frange de la population qui n'est pas touchée par le développement des gaz de schiste que l'image du porte-parole calme, pondéré, voire consensuel de Lucien Bouchard pourrait avoir un impact important. Comme la majorité de la population se retrouve dans cette catégorie, on comprend pourquoi la ministre des Richesses naturelles et de la Faune, Nathalie Normandeau, a si vivement applaudi de ses lointaines vacances à la nomination de l'ancien premier ministre à la tête de l'APGQ.

L'ancien premier ministre prend toutefois aussi un risque énorme en quittant le confortable poste de sage qui regarde de loin et du haut de son expérience l'arène politique. En revenant sur le ring et en chaussant lui-même les gants, il prend le même risque qu'André Caillé, à qui tout le monde aurait prédit un parcours sans faute avant d'assister au surprenant dérapage du dossier des gaz de schiste. Tout comme l'ancien premier ministre qu'on retrouvait chaque soir au petit écran lors de la crise du grand verglas, André Caillé projetait lui aussi l'image du bon père de famille, du rassembleur et du chef crédible.

La crédibilité

Reste à savoir si ce capital de crédibilité, déjà entamé auprès des forces progressistes du Québec et de son ancien parti, résistera mieux à la mobilisation citoyenne actuelle. Cette dernière a une telle force qu'elle a imposé à Québec de refaire ses classes, de refaire son cours Schiste 101, pour reprendre, ou du moins donner l'impression de reprendre, le contrôle du dossier. Pour l'instant, contrairement au MRNF qui continue d'agir comme procureur de l'industrie sur la place publique, au moins le ministère du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs (MDDEP) s'est-il mis en mode apprentissage tout en se consacrant à la tâche d'inspecter plus rigoureusement les chantiers de prospection.

Mais même si les industriels, sous l'effet du nouveau «coach» Bouchard, arrivaient à rassurer écologistes et populations locales sur leur manière d'intervenir dans leur milieu, il n'en demeurerait pas moins hautement paradoxal de voir un des plus éminents successeurs de René Lévesque travailler à centrer le débat des gaz de schiste sur le «comment» exploiter cette ressource naturelle collective, éloignant de plus en plus le public, par cette stratégie, du débat de fond sur le «pour qui» et le «quand» on doit développer cette ressource au Québec.

Comme il l'a fait pour la commission Bastarache en soustrayant de son mandat l'aspect du financement des partis politiques dans le jeu des nominations, Québec a écarté du mandat du BAPE l'examen de la pertinence de développer cette filière en période d'abondance de la ressource ainsi que l'examen des façons d'assurer à la population le maximum de bénéfices énergétiques et économiques à court, moyen et surtout long terme de l'exploitation des gaz de schiste.

Des questions

S'il s'avérait que la formation des shales de l'Utica peut assurer une réserve de combustibles fossiles de 200 ans au Québec, pourquoi ne débattrait-on pas de la pertinence de reporter à plus tard l'exploitation de nos réserves de gaz ou de pétrole, alors qu'on s'engage dans un pic pétrolier qui va raréfier et faire monter le prix des dernières réserves de combustibles fossiles? Et pourquoi n'y a-t-il aucun débat, sinon sur la nationalisation de cette industrie, du moins sur la nécessité d'encadrer son développement dans une logique de pérennité et d'après-choc pétrolier? Peut-être arriverait-on à trouver des stratégies qui permettraient de le faire sans débours majeurs, contrairement aux menaces que l'industrie adresse aux Québécois s'ils font mine de songer à nationaliser cette ressource au profit de l'économie de demain au lieu de l'offrir au plus bas prix possible maintenant à nos concurrents économiques des États-Unis ou des autres provinces.

Il sera intéressant de voir comment réagira l'ancien premier ministre à ces questions demeurées sans réponse jusqu'ici: les abordera-t-il de front ou les balaiera-t-il du revers de la main, n'y voyant qu'une autre tactique de ces écologistes et citoyens qui n'ont d'autre objectif que de paralyser tous les grands projets au Québec, ce qui est le leitmotiv des lucides dans leur manifeste, signé aussi par Lucien Bouchard?

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