Gaz de schiste - Les pratiques de l'industrie inquiètent Québec

Pierre Arcand
Photo: Pierre Arcand

Les fuites des puits de gaz de schiste semblent avoir dégonflé l'enthousiasme volontaire du gouvernement Charest envers cette industrie naissante. Le ministre du Développement durable, de l'Environnement et des Parcs, Pierre Arcand, a lancé un avertissement aux entreprises gazières, critiquant leurs pratiques préoccupantes.

«Je sens actuellement que l'industrie n'a pas le contrôle de la situation», a déclaré, hier, Pierre Arcand dans un point de presse au terme de la réunion du caucus des députés libéraux qui se déroulait à Lac-Beauport.

Le ministre s'est dit «extrêmement préoccupé par ce qui se passe», évoquant notamment la fuite de gaz d'un puits exploité par la société Talisman à Leclercville, mais aussi des infractions commises par d'autres joueurs de cette industrie, ainsi que les réserves exprimées par l'Institut de la santé publique. «C'est mon devoir de ministre de l'Environnement de m'assurer que la situation se rétablisse le plus rapidement possible», a-t-il dit.

«Il va falloir que l'industrie se comporte correctement et qu'elle ait des techniques qui soient valables, sinon il n'y en aura pas de gaz de schiste au Québec», a prévenu Pierre Arcand.

«Nous ne ferons pas de compromis. L'industrie du gaz de schiste semble avoir des pratiques qui ne sont pas totalement parfaites d'après ce que je peux voir», a-t-il ajouté.

Il s'agit d'un changement de ton de la part de Pierre Arcand qui, à l'instar de la ministre des Ressources naturelles et de la Faune, Nathalie Normandeau, avait jusqu'ici fait siennes les lénifiantes assurances prodiguées par les entreprises gazières. «On a eu droit au cours des dernières semaines, des derniers mois à des propos qui étaient assez rassurants [de la part de l'industrie], mais je dois dire qu'avec ce que j'ai vu au cours des derniers jours et avec ce qu'on entend, je commence à me poser des questions», a livré le ministre. Quant à savoir s'il envisageait de décréter un moratoire visant l'exploration du gaz de schiste, Pierre Arcand est resté vague. Le gouvernement attend le rapport du Bureau d'audiences publiques sur l'environnement (BAPE) qui lui sera remis le 28 février prochain. «Il y a différentes formules qui peuvent exister. Vous savez, le rôle du gouvernement va être de regarder attentivement ce que le BAPE va nous proposer», a-t-il dit.

«Ce n'est pas un virage», a soutenu Pierre Arcand. Peu de temps après, le premier ministre Jean Charest, dans un point de presse, allait dans le même sens. «Le discours a toujours été le même chez nous, a-t-il affirmé. Il y aura une exploitation des gaz de schiste à la condition que ça se fasse correctement.»

Pour le député de L'Assomption et porte-parole péquiste en matière d'environnement, Scott McKay, les problèmes actuels viennent du fait que le gouvernement a accordé des permis de forage sans qu'il y ait un encadrement approprié. «On a des avertissements. Il y a des drapeaux jaunes, estime le député. Le gouvernement, au lieu de changer de discours, devrait agir et imposer un moratoire».

Réactions positives

Les écologistes, les citoyens et même les industriels ont réagi favorablement aux déclarations du ministre Arcand.

Stéphane Gosselin, directeur de l'Association pétrolière et gazière du Québec (APGQ), a déclaré au Devoir: «Quand le ministre dit qu'il n'y aura pas d'exploration sans un véritable contrôle environnemental, on est d'accord.»

Par contre, les industriels tentaient de minimiser les propos du ministre, qui se dit inquiet des fuites relevées à la tête de 19 puits sur 31 et qui a notamment exigé de la société Talisman de colmater son puits de Leclercville.

Ce dernier a commencé à fuir à la suite d'une opération de fracturation dans la «colonne verticale» et non dans la section horizontale à quelque trois kilomètres sous terre, précisait hier Stéphane Gosselin. Le gaz souterrain remonte à la surface entre la gaine métallique et son coffrage de béton, ce qui exige une nouvelle injection de béton pour la colmater. Les travaux sont en cours.

Pour les exploitants des gaz de schiste, ce type d'opération engendre forcément certains risques et parfois des «accidents qui sont cependant contrôlables», car les industriels, explique leur porte-parole, savent comment intervenir. C'est d'ailleurs Talisman, précise Stéphane Gosselin, qui a signalé au gouvernement l'existence de cette fuite et proposé une solution finalement autorisée.

De son côté, André Bélisle, le président de l'Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique (AQLPA), notait «avec une grande satisfaction le changement de ton du ministre de l'Environnement, qui n'exclut plus l'idée d'un moratoire et qui ne minimise pas comme sa collègue Normandeau les fuites», dont celle survenue au puits de Leclercville.

L'AQLPA a d'ailleurs calculé à partir des données du ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF) que le puits de Leclercville émettrait 190 mètres cubes de méthane, soit l'équivalent de près de 1000 tonnes de CO2 par année.

L'AQLPA, le Comité de vigilance des gaz de schiste (Lotbinière et Bécancour) et Nature Québec ont d'ailleurs réclamé hier la fermeture complète du puits de Leclercville. Cette coalition s'est aussi interrogée sur l'absence de mention par le MRNF dans son rapport au BAPE du 12 janvier de l'importance des travaux correcteurs apportés au puits de Leclercville, la meilleure indication de la gravité de la fuite.

Pour Steven Guilbeault, du groupe Équiterre — qu'il n'a pas été possible de joindre après les déclarations du ministre Arcand —, le nombre et l'importance de ces fuites justifient que Québec revienne sur sa décision, pour finalement imposer un moratoire sur l'exploration des gaz de schiste.

Rappelant que l'Institut national de santé publique avait souligné cette semaine le manque d'information sur les impacts de cette activité autant sur l'atmosphère, sur l'eau, la santé publique que les milieux de vie, Steven Guilbeault qualifie de «décevant» le refus de Québec de marquer un temps d'arrêt même quand des organismes publics en soulignent la nécessité.

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