Gaz de schiste - L'exploitation rentable sans exportation

Le marché du gaz de schiste québécois est le deuxième en importance au Canada.
Photo: Le marché du gaz de schiste québécois est le deuxième en importance au Canada.
«La réaction des actionnaires ne serait pas très positive», affirmait hier au Devoir Michael Binnion, le p.-d.g. de Questerre, car l'énormité du marché des États-Unis est évidemment fort alléchante. Mais, ajoute-t-il, s'il devait être fermé par une loi pour des motifs d'autarcie énergétique, le marché québécois du gaz demeure suffisamment important «pour que la santé économique de la filière soit assurée».

Il faut dire que, si les industriels du gaz ont affirmé vouloir desservir en priorité le marché québécois, l'idée d'exporter a été évoquée par plusieurs. Du côté gouvernemental, on a évoqué l'autarcie énergétique comme argument de vente de la filière du gaz, mais sans aller jusqu'à parler de mettre en place des balises législatives afin de ne pas raccourcir la durée de vie de cette ressource non renouvelable.

Le marché québécois, précise Michael Binnion, est le deuxième en importance au Canada, avec une consommation annuelle de 200 milliards de pieds cubes, ce qui en fait un marché viable pour une nouvelle industrie. Présentement, l'Ontario et le Québec, les deux plus importants marchés, sont pour l'essentiel approvisionnés à partir des gisements de l'Alberta et de la Colombie-Britannique.

Mais, dit-il, ce serait «injuste» si le Québec devait limiter davantage le marché du gaz car c'est à la demande de la SOQUIP, une société d'État québécoise, que des entreprises comme Terrenex, devenue Questerre au début de 2000, ont investi des millions dans la prospection depuis 30 ans pour évaluer le potentiel des sols québécois. Il admet cependant que les industriels et les actionnaires doivent assumer les risques liés non seulement à l'incertitude économique, mais aussi aux choix sociaux et politiques d'une société en mutation.

Selon le p.-d.g. de Questerre, dans le contexte écologique et économique actuel, le «vrai choix» des Québécois ne se situe pas entre mettre en valeur les gaz de schiste d'ici ou ne pas le faire.

«Le véritable choix des Québécois, dit-il, c'est entre des gaz de schiste provenant de l'Ouest, d'aussi loin que la Colombie-Britannique, et des gaz de schiste d'ici, dont les puits vont souvent desservir les résidences ou les industries à moins de 200 km.»

C'est d'ailleurs là, à son avis, que se situe l'un des deux avantages majeurs, à la fois économiques et écologiques, d'une éventuelle production québécoise. Les gaz de schiste de l'Ouest canadien, explique-t-il, doivent être transportés jusque dans la vallée du Saint-Laurent par gazoducs sur 3000 kilomètres. Pour transporter ce gaz jusqu'ici, cette opération exige beaucoup d'énergie, et il y a les inévitables fuites. Mais beaucoup moins sur de courtes distances, dans un marché de proximité entre producteurs et clients.

De plus, ajoute-t-il, «Dame Nature a été généreuse pour le Québec», car les gaz de schiste d'ici sont «si purs» qu'on peut les introduire dans le réseau public sans traitement autre que l'extraction de l'eau, un procédé de base. En comparaison, le gaz de l'Ouest, dit-il, est si riche en azote et en CO2 — le principal gaz à effet de serre — que les producteurs doivent le raffiner, un processus qui exige de l'énergie et qui en libère. Jusqu'à présent, le CO2 raffiné dans l'Ouest serait libéré à l'air libre, contribuant ainsi au réchauffement du climat, ce qui n'apparaît pas dans le bilan québécois quand on le brûle. Certes, ajoute Michael Binnion, ce CO2 pourra être capté et enfoui un jour mais à un coût supérieur, ce qui avantagera encore l'industrie québécoise en matière de prix.

Un débat prématuré


Le p.-d.g. de Questerre estime que l'industrie fait face à un débat trop vif parce que détaché de sa réalité économique. Là où les gens entrevoient une «ruée vers le gaz», dit-il en substance, on ne trouve en réalité qu'une industrie en train de faire des pas toujours incertains vers la rentabilité commerciale.

Dans un premier temps et moyennant des investissements se situant entre 50 et 100 millions, les premières entreprises d'exploration ont joué «à très hauts risques» pour, somme toute, dresser un premier inventaire du sous-sol québécois.

Dans une deuxième phase, qui a commencé vers 2006 dans la seule région comprise entre Trois-Rivières et Québec, les industriels tentent de déterminer si les gisements identifiés contiennent au moins de 30 à 100 pieds cubes de gaz comprimé dans chaque mètre cube de roc. Si on sait maintenant qu'on trouve de tels gisements dans cette région, où des projets concrets sont en cours, rien n'est moins sûr dans d'autres régions situées plus près de Montréal, comme dans la MRC du Haut-Richelieu, précise Michael Binnion.

Il faudra désormais entrer dans la troisième phase, à son avis, qui est celle où on détermine, avec des projets-pilotes, les paramètres ou les conditions qui vont assurer la rentabilité commerciale anticipée. Et c'est seulement dans une phase ultérieure, la quatrième, dont l'industrie serait encore assez loin, qu'on songera à pénétrer dans le marché local avec le gaz d'ici. Et les exportations? «Ni vous, ni moi ne verrons cette phase-là», assure-t-il...

Mais si elle est capable d'envisager d'être rentable même dans le cadre d'une politique d'indépendance énergétique, l'industrie «fait des rêves» pour agrandir le marché québécois du gaz en remplaçant le pétrole dans le chauffage des maisons, des institutions et des grandes entreprises. Et aussi en «rêvant d'une autoroute verte», où l'essentiel des poids lourds qui roulent entre Québec et Windsor — le plus intense trafic lourd au Canada — seraient alimentés au gaz naturel par un réseau de stations-service. Comme ces poids lourds sont l'une des principales sources d'émissions de gaz à effet de serre dans le secteur des transports, l'impact serait alors fort positif sur le bilan québécois, à son avis.


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Des produits toxiques

Michael Binnion, le p.-d.g. de Questerre reconnaît que son entreprise utilise des produits toxiques pour fracturer le roc souterrain. Mais, dit-il, les produits utilisés sont présents dans la vie de tout le monde, tous les jours et souvent à des concentrations plus grandes. Et l’industrie les stocke pour les recycler dans d’autres forages.

Questerre a rendu publique hier la liste des produits chimiques utilisés pour fracturer les shales gazéifères dans ses projets québécois, une exigence récente imposée à toute l’industrie aux États-Unis.

On retrouve 7 des 13 produits de Questerre dans la liste des produits toxiques que viennent de publier quatre chercheurs étasuniens dans l’International Journal of Human and Ecological Risk Assessment, le 4 septembre dernier, sur les pratiques de l’industrie des gaz de schiste.

L’étude des chercheurs Colborn, Kwiatkowski, Schultz et Bachran a identifié 944 produits utilisés par l’industrie du gaz aux États-Unis. Mais les ingrédients chimiques de ces produits ne sont connus que pour 131 d’entre eux (14 %) à plus de 95 %. Pour 407 de ces produits, on ne connaît que 1 % de la composition. Seulement 353 ont un code officiel du Chemical Abstract Service, une initiative de la Société américaine de chimie.

De ces 353 molécules connues, 52 % affectent le système nerveux, 40 %, le système immunitaire, 40 %, le système rénal, et 46 %, le système cardiovasculaire. Le quart sont cancérigènes et mutagènes; 37 % peuvent affecter le système endocrinien qui régularise la chimie corporelle; et 40 % ont des impacts reconnus sur l’environnement. Plus du tiers, soit 37 %, sont volatiles et la plupart peuvent évidemment contaminer les eaux.

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