Comme un poisson qui n'a plus d'eau

C’est par milliers que se comptent les poissons morts depuis quelques jours dans des cours d’eau de la région Chaudière-Appalaches et les rivières Nicolet et Bécancour, au point qu’une mortalité importante a même été enregistrée dans le fleuve, à l’embouchure de la Bécancour. On a relevé dans ces cours d’eau des températures atteignant 35 °C, alors qu’au-delà de 30 °C, le métabolisme des poissons d’eaux froides s’arrête.
Photo: - Le Devoir C’est par milliers que se comptent les poissons morts depuis quelques jours dans des cours d’eau de la région Chaudière-Appalaches et les rivières Nicolet et Bécancour, au point qu’une mortalité importante a même été enregistrée dans le fleuve, à l’embouchure de la Bécancour. On a relevé dans ces cours d’eau des températures atteignant 35 °C, alors qu’au-delà de 30 °C, le métabolisme des poissons d’eaux froides s’arrête.

Les baisses draconiennes de débit qui affligent plusieurs cours d'eau québécois, conjuguées à des hausses spectaculaires de la température de l'eau, ont commencé à provoquer des mortalités massives de poissons dans certains cours d'eau.

Toutefois, les spécialistes de la faune aquatique craignent beaucoup plus les impacts de l'absence de crue printanière, comme en 2010, laquelle pourrait avoir empêché la reproduction de plusieurs espèces au point de provoquer la disparition ou l'amenuisement de la cohorte annuelle. Si, à cause du réchauffement du climat, les crues printanières venaient à disparaître littéralement et à priver à répétition les espèces d'un accès à leurs frayères traditionnelles dans les plaines inondables, celles qui ne vivent que deux ou trois ans pourraient subir des déclins accélérés, voire disparaître.

Le Devoir a demandé à deux biologistes réputés, Pierre Dumont et Marc Mingelbier, du ministère des Ressources naturelles et de la Faune (MRNF), comment ils perçoivent à ce moment-ci la baisse importante du débit des grands cours d'eau, conjuguée à une hausse tout aussi importante de leur température, avec pour résultat final une baisse notable du taux d'oxygène disponible pour les poissons, les invertébrés et la faune benthique.

Cette «recette fatale», explique Pierre Dumont qui travaille aux services montérégiens du ministère, a toujours les mêmes résultats et on les voit déjà sur le terrain.

C'est par milliers, dit-il en substance, qu'on compte les poissons morts depuis quelques jours dans des cours d'eau de la région Chaudière-Appalaches et les rivières Nicolet et Bécancour, au point qu'une mortalité importante a même été enregistrée dans le fleuve, à l'embouchure de la Bécancour. On a relevé dans ces cours d'eau des températures atteignant 35 °C. Même si on sait qu'au-delà de 30 °C le métabolisme des poissons d'eaux froides s'arrête, le modèle de la mortalité réelle demeure «erratique», dit-il, et ne se solde pas toujours, heureusement, mais pour des raisons inconnues, par une mortalité massive.

En 2001, une autre année de bas niveaux records dans le fleuve, des milliers de carpes sont mortes, un des poissons les plus résistants à ce genre de stress, explique Marc Mingelbier, qui travaille aux services centraux du MRNF à Québec. Les biologistes en avaient ramassé plus de 25 000, ce qui donne une faible idée de l'ampleur du phénomène. Il faut dire, précise-t-il, que la «recette fatale» avait joué juste après le fraie, un moment d'intense dépense énergétique.

Impacts invisibles plus importants


Toutefois, si les mortalités massives des poissons sont spectaculaires, les impacts des bas niveaux d'eau, des températures élevées accentuées par une végétation aquatique de plus en plus efficace à capter les rayons solaires et des baisses radicales de l'oxygène dissous ont des effets beaucoup plus considérables, quoique généralement invisibles, sur la reproduction et le développement estival des espèces.

Brochets, barbottes, perchaudes, notamment, utilisent la montée des eaux au printemps pour déposer leurs oeufs dans les champs et les attacher à la végétation où, grâce à la faible profondeur, ils profiteront d'un peu de chaleur pour se développer avant le retrait des eaux. Mais quand il n'y a pas de crue printanière, comme cette année, les poissons doivent se trouver des «habitats de compensation», explique Pierre Dumont, comme les roseaux, qui vont souvent se retrouver à sec prématurément en cas de baisse rapide des eaux.

On peut mesurer l'ampleur des impacts quand on songe qu'en période de crue normale, le lac Saint-Pierre, un des principaux sites de frai du Saint-Laurent, couvre plus de 450 kilomètres carrés, mais qu'en niveaux de basses eaux, il ne couvre plus que de 280 à 300 km2.

En période de basses eaux, ajoutent les deux biologistes, les oeufs d'autres espèces, comme les esturgeons, vont dériver beaucoup moins loin. La non-reproduction de cohortes de poissons fourrage, dans ces circonstances, va réduire le développement des poissons prédateurs qui en dépendent.

«Cet été, c'est clair: c'est probablement raté pour plusieurs espèces», estime Pierre Dumont. Mais ces poissons, beaucoup plus nombreux, qui ne verront pas le jour ne feront pas les manchettes, faute d'images spectaculaires... Dans bien des cas, l'assèchement des milieux humides riverains repousse vers le large, voire dans le chenal maritime du fleuve, les espèces supérieures, qui s'y retrouvent plus nombreuses que ne le pensaient les biologistes, mais dans un milieu plutôt stérile, sans végétation et sans microfaune pour les nourrir.

Constructions néfastes


Marc Mingelbier rappelle à quel point l'écosystème fluvial a été durement frappé par le creusage de ce chenal de 300 mètres de largeur par 11,5 mètres de profondeur, qui «avale» 40 % de l'eau du fleuve, ce qui réduit les courants en rives, là où les rejets municipaux et industriels polluent les espèces. Or la réduction des débits, comme maintenant, «concentre davantage» les molécules toxiques, auxquelles il faut ajouter les engrais et pesticides provenant du milieu agricole.

«Ce qu'on oublie souvent, ajoute Pierre Dumont, c'est que tous ces contaminants ont des effets chroniques qui altèrent le développement et la reproduction des espèces, au point de changer le sexe des individus. Les doses ne sont pas létales. On ne voit pas de poissons flotter sur le dos! Mais les effets de ces concentrations non létales sont permanents et accentués par la diminution du pouvoir de dilution. On a un fleuve qui subit beaucoup de ces pressions. Il faudrait vraiment qu'on les réduise davantage si on veut mieux protéger notre biodiversité.»

Heureusement, ajoute aussitôt Marc Mingelbier, on n'est plus à l'époque du maire Jean Drapeau, qui avait fait déverser 45 000 gallons de DDT du haut du pont Champlain afin de nettoyer le fleuve des insectes dérangeants, comme les mannes en période d'éclosion, afin de nettoyer son Expo 67 de ces bibittes, inoffensives d'une part et source de nourriture pour les poissons et les oiseaux d'autre part. Pendant des années, ces produits aussi persistants et toxiques que des BPC ont continué de tuer et de contaminer les poissons du fleuve. On a même attribué à la bêtise de ce maire, pourtant adulé des médias, la mort de plusieurs vaches en aval du Saint-Laurent!

Les bas niveaux actuels pourraient aussi affecter la végétation riveraine et augmenter l'emprise du phragmite, ce roseau commun qui étouffe les derniers milieux humides du sud du Québec. Cela s'est déjà produit lors de l'étiage exceptionnel de 2001 sur la batture Taillandier, dans le parc national des îles de Boucherville, et, malgré le retour de l'eau censée les noyer, les indésirables se sont installés à demeure!

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