Sauvons l'ours polaire avant que la glace ne se sauve

La population d’ours polaires du Québec accuse un déclin plus prononcé que celle des États-Unis,  selon le rapport de l’UICN. En effet, elle aurait jusqu’à présent perdu 22 % de son effectif global dans la baie d’Hudson et dans le sud de la
Photo: Agence Reuters La population d’ours polaires du Québec accuse un déclin plus prononcé que celle des États-Unis, selon le rapport de l’UICN. En effet, elle aurait jusqu’à présent perdu 22 % de son effectif global dans la baie d’Hudson et dans le sud de la

Les biologistes chinois ont signé, il y a quelques semaines, l'acte de décès officiel du baiji, un dauphin du fleuve Yang-tsé, à la suite d'une expédition de plusieurs semaines qui n'a pas permis d'en observer un seul spécimen.

Cette espèce, surnommée la déesse du Yang-tsé, était d'autant plus importante pour le patrimoine biologique mondial qu'elle était présente sur la planète depuis 20 millions d'années, ce qui en faisait une des espèces vivantes les plus vieilles. Son extinction est attribuée à la destruction de son habitat, à la surpêche, aux blessures infligées par la navigation, à la pollution et en grande partie à la construction des barrages sur ce fleuve, qui ont coupé l'espèce de ses aires de migration traditionnelles.

Il y avait encore, dans les années 80, quelque 400 baijis qui sillonnaient les 3500 kilomètres du Yang-tsé. L'expédition a fait à deux reprises la portion entre le barrage des Trois Gorges et Shanghaï, dans le delta du fleuve, sans pouvoir localiser le moindre dauphin. En 1997, une expédition similaire en avait dénombré 13, et la dernière observation remonte à septembre 2004, rapportait récemment l'agence Environmental News Service.

On a déjà songé, en Chine, à capturer les derniers survivants et à les déplacer dans des eaux plus propices à leur survie, mais au bout du compte, le débat a duré un peu trop longtemps... Néanmoins, ce grand fleuve chinois abrite encore quatre autres espèces de dauphins, aussi présents dans d'autres cours d'eau d'Asie. Mais les quatre espèces en question figurent elles aussi sur la liste des espèces menacées de l'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).

Et nos ours polaires

Pour des raisons tout à fait différentes, certes, les ours polaires de la planète se portent très mal, et si l'espèce n'est pas menacée de disparition sur la couronne circumpolaire, son déclin est amorcé et mérite qu'on fasse le point sur les connaissances que nous en avons. Et nous devons le faire avant que la banquise polaire n'ait complètement disparu, ce qui est prévu pour l'an 2080.

Peu avant le début de la nouvelle année, le président George W. Bush a inscrit l'ours polaire sur la liste des espèces vulnérables de son pays. Mais ce n'était pas un geste pour casser la glace, si on peut parler ainsi sans trop d'ironie, dans le dossier des changements climatiques. Il s'agissait plutôt, pour l'administration fédérale américaine, de donner suite à une entente internationale conclue il y a quelques années avec la Russie et qui a mené, en 2006, à l'adoption de la loi américaine sur la gestion et la conservation de l'ours polaire. Le président Bush a effectivement signé cette loi, ce qui l'a fait entrer en vigueur, et, fin décembre, il a inscrit l'ours polaire sur la liste des espèces vulnérables.

Selon le dernier bilan dressé par l'UICN sur l'ours polaire, cinq des 19 populations connues de la couronne circumpolaire accusent présentement un déclin prononcé, indiquait à la mi-décembre un rapport publié en Suisse. Ce rapport prévoit un déclin de 30 % de la population d'ours polaires de la planète d'ici 35 à 50 ans. Cela ramènerait les effectifs de ce cheptel, qui s'élève actuellement entre 20 000 et 25 000 têtes, autour de 13 000 à 17 000 individus. En mai dernier, l'ours polaire a d'ailleurs été inscrit sur la liste internationale des espèces en déclin.

Tout le monde sait que le réchauffement du climat est devenu la principale menace à la survie de cette espèce parce que la fonte de plus en plus rapide de la banquise polaire, la diminution de sa surface globale et sa fragilité croissante réduisent l'accès des ours aux phoques. Ces mammifères marins, qui utilisent le moindre trou dans la glace pour respirer à intervalles réguliers, se retrouvent ainsi momentanément vulnérables face aux chasseurs humains ou ursidés. Mais l'épaisse couche de graisse des ours polaires leur permet d'aller beaucoup plus loin que les humains sur la banquise car ils peuvent revenir à la nage si les blocs de glace deviennent trop espacés au moment de la fragmentation annuelle.

La population d'ours polaires du Québec accuse un déclin encore plus prononcé, selon le rapport de l'UICN, que celle des États-Unis. En effet, elle aurait jusqu'à présent perdu 22 % de son effectif global dans la baie d'Hudson et dans le sud de la mer de Beaufort. En guise de comparaison, la population globale des ours présents dans l'ensemble du Canada et des États-Unis (en Alaska) a chuté de 17 %. Pour les chercheurs, le déclin accru du cheptel de la baie d'Hudson traduit l'impact des changements climatiques sur cette espèce car la fonte de la banquise y est plus prononcée.

Un des impacts de ce déclin réside dans l'hybridation désormais documentée entre des grizzlis de l'Alaska et des ours polaires. La température plus clémente permet au grizzli de migrer plus au nord alors que les ours blancs sont de plus en plus réduits à chasser sur les côtes, ce qui permet aux deux espèces de se côtoyer, pas toujours harmonieusement d'ailleurs.

Incapables de refaire leurs réserves de graisse comme par le passé — la chasse aux phoques leur procurait des réserves qu'ils utilisaient plus de six mois par année —, les ours polaires affichent de plus en plus de signes de cannibalisme et d'agressivité envers les humains. Les biologistes constatent une nette diminution du poids moyen des ours polaires, causée par la difficulté, voire l'impossibilité de chasser sur la banquise dans certains secteurs où la glace se fait plus rare. Les analyses réalisées sur les jeunes ours blancs indiquent par ailleurs une baisse accentuée de leur résistance aux maladies en raison d'un poids nettement inférieur. Cette réduction de poids, critique chez les jeunes, est directement liée à la fonte prématurée de la banquise, qui disparaît maintenant trois semaines plus tôt, en moyenne, qu'il y a 30 ans, à un moment éminemment critique pour la croissance des oursons.

Et c'est sans compter la pollution toxique actuelle ou à venir car, même s'il n'y a aucune usine dans le Grand Nord canadien, de fortes concentrations de BPC et d'autres toxiques ont été relevées dans les populations d'ours polaires qui vivent près du Groenland. Ces toxiques proviennent de nos régions industrielles et migrent par les grands courants atmosphériques pour se concentrer, en définitive, dans les poissons, les phoques, puis les ours ou... les humains.

Du côté canadien, même s'il n'y a aucune usine autour de la baie James et de la baie d'Hudson, la pollution toxique pourrait croître rapidement au cours des prochaines décennies et frapper durement les espèces déjà fragiles de cette dernière grande mer encore vierge de la planète. En effet, la pollution souvent effarante que charrient certains fleuves des provinces de l'Ouest va ultimement finir par frapper la baie James et la baie d'Hudson. S'ajoute à cela la menace que fait peser sur tout le nord du Canada l'exploitation des sables bitumineux de l'Alberta, dont la pollution acide frappe désormais le Québec sur un flanc qui était épargné par ce problème il y a 20 ans, révèlent les études fédérales. Plusieurs toxiques provenant des raffineries albertaines pourraient accompagner les molécules acides dans leur périple aérien.

Un exemple: selon un communiqué émis par la Première Nation chipewyan de l'Athabaska, une étude réalisée par la société Suncor Energy révélait l'été dernier une forte contamination à l'arsenic des orignaux des régions voisines des sites d'extraction et de raffinage des sables bitumineux. La petite communauté de Fort Chipewyan, située sur la rivière Athabaska en aval des gisements de sables bitumineux, a été estomaquée d'apprendre à la lecture de cette étude que les orignaux qu'elle chassait dépassaient de 453 fois le niveau d'arsenic jugé acceptable. Dans une communauté aux prises avec des taux alarmants d'un cancer rare, cette découverte était particulièrement troublante, d'autant plus que plusieurs autochtones se nourrissent principalement des poissons de l'Athabaska. Le gouvernement albertain a contesté les conclusions de Suncor mais sa propre étude, amorcée peu après, se fait toujours attendre, même si ses conclusions étaient promises pour l'automne.

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