L'entrevue - Peut-on voler sans risquer la faillite ?

Pierre Jeanniot
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Pierre Jeanniot

Homme pragmatique, l'ancien p.-d.g. d'Air Canada Pierre Jeanniot n'hésite pas à plaider pour la levée des limites à la propriété étrangère des compagnies aériennes afin de permettre leur consolidation, de même que pour la mise à la retraite de sa propre invention, la boîte noire, dans le but de faire place à de nouvelles technologies plus performantes.

L'industrie mondiale du transport aérien est en pleine tourmente. Elle devrait connaître, en 2010, une huitième année de pertes financières en dix ans. Air Canada, de son côté, fait tout son possible pour éviter de se retrouver sous la protection de la loi sur la faillite pour la deuxième fois en cinq ans.

«Cette industrie est assez incroyable, dit de sa belle voix grave Pierre Jeanniot, mi-attendri, mi-exaspéré. Ce n'est pas seulement parce qu'il y a encore quelque chose d'un peu irréel dans le fait de voler. Il y a aussi le fait que, contrairement à toutes les autres grandes industries, et malgré les crises qui la secouent périodiquement, elle n'a toujours pas intégré ce simple principe de recherche de la rentabilité. Cela vient probablement un peu de ce romantisme qui l'entoure encore, mais la faiblesse de ses marges de profit, sa guerre des prix, tous ces avions qu'on achète sans en avoir besoin, l'arrivée incessante de nouveaux concurrents... tout cela tient presque du suicide collectif.»

Le septuagénaire à la poignée de main franche et au rire spontané en connaît un rayon en la matière. Entré chez Air Canada au milieu des années 50 à titre de technicien, il en ressortira p.-d.g. 35 ans plus tard, après avoir entre autres choses contribué à inventer les fameuses boîtes noires et présidé à la privatisation de l'ancienne société d'État. Il sera par la suite le grand patron de l'Association du transport aérien international (IATA) pendant 10 ans et donnera un nouveau souffle à l'organisation basée à Montréal.

Fait moins connu: Pierre Jeanniot a aussi profité d'un bref intermède chez Air Canada pour aider à la création de l'Université du Québec à la fin des années 60. Il sera d'ailleurs le premier président du conseil d'administration de l'UQAM, de 1972 à 1978, et en présidera longtemps la fondation.

Homme pragmatique n'ayant pas l'habitude de se dérober devant les difficultés, il a laissé l'image d'«un gestionnaire perspicace, un stratège visionnaire et un leader d'affaires au rayonnement international», écrivent Jacqueline Cardinal et Laurent Lapierre, de HEC Montréal, dans une biographie lancée la semaine dernière et intitulée: Pierre Jeanniot, aux commandes du ciel.

La nécessaire consolidation

Outre ses difficultés chroniques à adopter une logique d'affaires rigoureuse, l'industrie du transport aérien est aussi victime de l'impact disproportionné qu'ont sur elle la flambée du prix du carburant et les variations des cycles économiques, a-t-il rappelé en entrevue au Devoir mercredi. Elle a également le chic d'attirer les taxes. «Dans l'esprit des gouvernements, c'est encore une industrie pour les riches, alors qu'il est loin de n'y avoir que des millionnaires dans les avions», soupire-t-il.

Dans n'importe quel autre secteur, une telle situation mènerait à un processus de consolidation où les gros avaleraient les petits, permettant de réaliser des économies d'échelle et de rationaliser leurs activités. Le phénomène s'est produit dans les industries automobile, pharmaceutique, pétrochimique ou minière, mais rencontre d'insurmontables obstacles dans le secteur aérien.

«Chaque pays veut son transporteur national, note Pierre Jeanniot. On ne voit pas de problème à ce que [la minière australienne] Rio Tinto achète Alcan, mais on ne laisserait pas [le transporteur australien] Quantas mettre la main sur Air Canada. Le problème est que les règles de la libre concurrence ne permettent pas non plus aux gouvernements de soutenir financièrement leurs porte-étendard.»

La meilleure solution que l'on ait trouvée jusqu'à présent a été de créer des alliances commerciales aux noms ronflants de Star Alliance, Sky Team ou One World et au sein desquelles les compagnies peuvent partager certains frais d'exploitation et créer l'illusion de vastes réseaux mondiaux. Mais cet expédient n'aura qu'un temps, pense Pierre Jeanniot. Une véritable consolidation est inéluctable.

Si cela devait se produire maintenant, Air Canada serait probablement condamnée à se faire avaler, admet-il. «Mais les choses changent avec le temps. Rien ne dit qu'Air Canada ne peut pas devenir un leader d'ici là.»

En travers de la gorge

L'ancien patron de la compagnie à la feuille d'érable ne cache pas qu'il a encore en travers de la gorge les jeux de coulisses qui l'ont poussé vers la sortie, il y a presque 20 ans, au moment même où il cherchait à étendre le réseau de la compagnie à l'étranger. Les quatre derniers présidents ont tous été des Américains. «À les entendre, c'était comme si rien de bon n'avait été fait avant eux, rage Pierre Jeanniot. Ce n'est pas que j'accorde tellement d'importance à cela, mais ils ne m'ont même pas invité lorsqu'ils ont fêté le 70e anniversaire d'Air Canada!»

Le retour d'un Canadien à la tête de la compagnie, ce printemps, lui a fait plaisir. Sa joie a été d'autant plus grande que l'un des premiers gestes qu'a faits Calin Rovinescu a été de l'inviter à l'assemblée annuelle et de le présenter comme l'un de ses modèles.

Air Canada et ses concurrents rencontreront de nombreux défis dans les années à venir. L'émergence de nouvelles puissances comme la Chine et l'Inde sera une chance unique à ne pas rater, dit Pierre Jeanniot. Le coût du carburant et les impératifs environnementaux les forceront aussi à faire des progrès énormes en matière d'efficacité énergétique.

De ce côté, l'ancien technicien aéronautique se montre relativement optimiste. Le recours grandissant aux matériaux composites, le développement en cours de nouveaux moteurs beaucoup plus performants, la mise au point de biocarburants pourraient permettre, d'ici 20 ans, une réduction des émissions polluantes de 50 %.

La fin des boîtes noires

Il faudra aussi continuer d'améliorer la sécurité du transport aérien, ajoute celui qui en avait fait une priorité à l'IATA. On pourrait commencer par le remplacement graduel des boîtes noires installées dans les appareils par des systèmes d'envoi des données de vol par satellite, l'a-t-on entendu suggérer cet été après la disparition complète d'un Airbus d'Air France au large du Brésil. «Imaginez ce que c'est, pour les familles, de ne pas connaître les circonstances de la mort de leurs proches», dit-il.

On aura toutefois du mal à convaincre les compagnies de procéder à ce changement coûteux si la seule raison invoquée est de se prémunir contre les rarissimes cas de perte des boîtes noires, prévient Pierre Jeanniot. «Elles se montreront plus réceptives si on leur explique que ces systèmes leur permettraient aussi de prévenir leurs équipes d'entretien au sol de toute anomalie survenue en vol et d'économiser beaucoup d'argent en réduisant le temps d'immobilisation de leurs appareils. Mais ce genre de changements, comme les autres, se font lentement et graduellement dans notre domaine.»
1 commentaire
  • Denis Larose - Abonné 2 novembre 2009 11 h 49

    humanisation de l'entreprise

    Cet article est excellent et je souligne que l'arrivée du dernier président, enfin un canadien Calin Ravinescu, parfaitement bilingue a posé des gestes qui a mon humble avis ont beaucoup amélioré l'aspect humain de la compagnie. Dans mon cas j'ai annulé deux vols avec des compagnies A=pour revenir à Air Canada, parce que maintenant je puis amener à bord mon petit chien (un shitzu qui ne cause pas d'allergies, soit dit en passant), ce qui rend le voyage tellement plus reposant surtout pour moi.
    Avec l'ancien régime à gouvernance inhumaine américaine, Air Canada exigeait qu'on mette le chien sous l'avion au coût de $275 aller simple pour le Mexique, et retour plus 15% de taxes. En plus avec ce systéme il y a 6 ans sur un vol vers Fort Lauderdale Air Canada avait perdu mon chien et c'est moi qui en fouillant l'aéroport l'ai trouvé sur le mauvais carrousel.
    Cela peut paraître un détail mais pour le 60% de personnes qui ont des animaux de compagnie cela démontre qu'un changement radical et un retour aux valeurs humanistes des Canadiens est revenu à notre compagnie nationale. Qui veut de ces valeurs qui ont mené à la banqueroute de LEHMAN BROTHERS.

    Vive Pierre Jeanniot et Calin Ravinescu