À Saint-Armand, dans les Cantons de l'Est - Des lapins et des hommes

La Grelinette, vue de la façade et de l’arrière. Photos: Denis Lord
Photo: La Grelinette, vue de la façade et de l’arrière. Photos: Denis Lord

Terre d'élection des utopistes tous azimuts, les Cantons de l'Est sont riches en maisons utilisant des formules originales telles que l'autocontruction, l'utilisation de panneaux solaires, de paille ou du chanvre. Ici, à Saint-Armand, un couple a fait l'acquisition d'un ancien clapier afin de le reconvertir pour moitié en hangar et pour moitié en résidence.

Jean-Martin Fortier et Maude-Hélène Desroches — le couple propriétaire des Jardins de la Grelinette, membre du réseau Équiterre — se sont lancés dans l'aventure sans avoir d'expérience en matière de construction. Lorsqu'on la voit du chemin Guthrie, la façade de tôle ondulée semble tristement banale, mais c'est parce que c'est à l'arrière que ça se passe!

Durant deux décennies, ce bâtiment de 38 pieds sur 100 a eu pour seuls pensionnaires des lapins puis des chèvres, et il était abandonné depuis quatre ans lorsque Jean-Martin et Maude-Hélène l'ont acheté avec la terre de quatre hectares l'entourant. Le bâtiment était propre, mais on l'a entièrement scellé avec un pare-vapeur pour le protéger contre d'éventuels hôtes non désirables. Ensuite, Jean-Martin a refait l'électricité, posé le plancher, bâti les mur et le plafond, avec l'aide de son beau-père, Georges Mainville. La façade arrière, orientée plein sud, a été transformée en une baie vitrée permettant de capter ce qu'on appelle l'énergie solaire passive. Le long de cette baie vitrée a été installée une plate-bande où on a planté bananiers et cactus pour emmagasiner la chaleur. Cette plate-bande a une double fonction: elle permet aussi de filtrer les eaux usées de la cuisine — qui initialement devaient ensuite être acheminées à la salle de bains grâce à une pompe, mais ce plan a été abandonné.

Pour la décoration intérieure, Jean-Martin s'est inspiré de l'architecture en adobe du sud-ouest du Nouveau-Mexique, où sa conjointe et lui ont appris les rudiments de l'architecture biologique. Pour imiter la brique de terre argileuse, ils ont utilisé du stucco, dont l'aspect organique est souligné par l'immense souche dans laquelle a été encastré le lavabo de la salle de bains. Pour reproduire les rondeurs du style adobe dans les murs intérieurs, Jean-Martin a utilisé des panneaux de ciment — achetés à bon prix à la faveur d'un dépôt de bilan —, «un matériau malléable, peu dispendieux, qui ne nécessite pas de tirage de joints», et qui offre un fini ressemblant à la pierre.

L'an prochain, Jean-Martin s'attaquera au revêtement, en bois, de la façade extérieure. Jusqu'ici, les matériaux utilisés ont coûté au total 22 000 $. «On appelle ça une maison construite sur les PACS», dit-il avec autant d'ironie que de fierté. À cette somme, il faut toutefois ajouter les 14 000 $ investis dans le système d'épuration. La Grelinette a opté pour une technologie développée par Le Roseau épurateur 2006, une firme de Blainville. Lorsqu'elles sortent de la maison, les eaux usées sont dirigées vers un marais artificiel dont le fond est constitué d'une géomembrane étanche dotée d'un géotextile de protection. Les racines des roseaux qui y sont plantés purifient les eaux, qui sont ensuite acheminées vers un massif de sable filtrant.

Small is beautiful... et efficace

En 2007, Jean-Martin Fortier a témoigné à plusieurs reprises devant la Commission sur l'avenir de l'agriculture, auprès de laquelle il a également déposé un mémoire intitulé Le jardinage commercial: portrait d'une alternative à la résurgence de l'agriculture au Québec. Diplômé en environnement de l'université McGill, tout comme sa conjointe Marie-Hélène, Jean-Martin s'y est fait le chantre du «small is beautiful» et de l'agriculture de proximité. Il affirme qu'un hectare de terre peut générer un chiffre d'affaires de 50 000 $ si on maximise l'utilisation de l'espace et si on élimine les intermédiaires grâce à la vente directe. Avec une telle surface, la Grelinette produit plus de 30 variétés de fruits et légumes, et approvisionne en paniers 110 familles, sans compter ce qui est vendu au marché du lac Brome.

«Tout le monde nous dit qu'on devrait grossir. Mais quels sont les avantages si ça signifie un travail plus répétitif et davantage de gestion pour le même revenu? Pourquoi ne pas plutôt parler de diminuer les coûts de production?» C'est ce qu'on fait à la Grelinette, notamment en adaptant au camion un système d'alimentation à l'huile végétale. Un investissement de 3000 $ qui devrait se rentabiliser en un an, selon Jean-Martin.

Il n'y a pas de tracteur à la Grelinette, seulement un rotoculteur sur lequel on peut ajuster une faucheuse ou une charrue, et des outils sophistiqués adaptés à la production commerciale, comme un semoir et une récolteuse à mesclun. Cette absence de mécanisation, tout comme l'agriculture à petite échelle, est trop souvent perçue comme synonyme d'archaïsme, déplore Jean-Martin.

Lorsqu'ils ont demandé un prêt à la Financière agricole, les propriétaires de la Grelinette ont d'ailleurs dû déployer beaucoup d'énergie pour prouver la viabilité de leur démarche. Pour aider ceux et celles qui partagent leur philosophie à s'établir, ils ont mis en ligne leur plan d'affaires à l'adresse: www.lesjardinsdelagrelinette.com.

Changements de vocation

La terre de quatre hectares acquise par Jean-Martin et Maude-Hélène était zonée verte; il leur a donc fallu obtenir une dérogation de la Commission de protection du territoire agricole

(CPTAQ) afin de pourvoir transformer une partie du clapier en résidence. Selon l'article 61.1 de la Loi sur la protection du territoire et des activités agricoles, un demandeur doit d'abord prouver à la CPTAQ qu'il n'existe pas d'espace disponible dans la municipalité pour l'usage projeté, en l'occurrence un usage résidentiel. Dans le cas de la Grelinette, la Commission n'a pas jugé pertinent de recourir aux dispositions de l'article puisque le logement se rattachait à un projet agricole. Mais, comme ç'avait été le cas avec la Financière agricole, le couple a dû s'employer à convaincre la Commission que leur entreprise était rentable bien qu'elle compte seulement deux acres cultivés. «Un véritable tour de force», assure Josée Brunet, du CLD Brome-Missisquoi, qui a prêté 15 000 $ à Desroches et Fortier.

Début 2005, une demande similaire avait été déposée à la CPTAQ. En plus d'établir sa résidence sur le lot du chemin Guthrie, la demanderesse désirait y faire la culture et la vente d'ail et de champignons. La CPTAQ avait refusé, arguant que «la propriété de quatre hectares peut difficilement être viable au niveau agricole». Il est vrai aussi que la demanderesse ne possédait pas une expérience suffisante aux yeux de la CPTAQ.

En 2005-2006, sur les 802 demandes visant à autoriser un usage résidentiel en zone agricole qui ont été présentées à la CPTAQ, 400 ont été acceptées avec ou sans condition. Le non-morcellement des terres est

un des grands principes de la CPTAQ. Dans son mémoire, Jean-Martin Fortier demande à l'organisme de réviser cette politique, qui favorise l'agriculture industrielle au détriment de l'agriculture de proximité. Selon lui, l'agriculture biologique, soutenue par la communauté, est de plus en plus populaire, et il y a une pénurie de producteurs dans ce secteur.

Collaborateur du Devoir
1 commentaire
  • Chryst - Inscrit 17 novembre 2007 16 h 51

    Expérience convaincante

    L'expérience de monsieur Fortier et madame Hélène-Desroches parle d'elle-même. Ils ont osé sortir des sentiers battus, tant pour la construction que pour l'agriculture biologique.

    Même là ils ont dû se faire convaincants pour obtenir leur prêt.

    L'agriculture biologique peut-être très productive tout en régénérant le sol. Il faut toutefois parfois du temps pour ce faire. Rien de comparable avec l'agriculture industrielle traditionnelle.