La CSN entre dans la campagne 5–10–15

Hélène Roulot-Ganzmann Collaboration spéciale
La province est passée d’une société industrielle dans laquelle les salariés avaient de bons revenus à un marché de moins en moins syndiqué avec des travailleurs à la merci du bon vouloir des patrons, rappelle le président de la centrale syndicale, Jacques Létourneau.
Photo: iStock La province est passée d’une société industrielle dans laquelle les salariés avaient de bons revenus à un marché de moins en moins syndiqué avec des travailleurs à la merci du bon vouloir des patrons, rappelle le président de la centrale syndicale, Jacques Létourneau.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

L’an dernier déjà, les principaux syndicats avaient fait du salaire minimum à 15 dollars la principale revendication des manifestations du 1er mai. Cette fois, la Confédération des syndicats nationaux (CSN) va plus loin en faisant sienne la campagne 5–10–15, lancée initialement par des groupes de défense des travailleurs non syndiqués et des organismes de lutte contre la pauvreté.

« Cette décision a été prise lors de notre dernier congrès, explique le président de la centrale syndicale, Jacques Létourneau. Nous avons décidé de nous occuper aussi des travailleurs non syndiqués. On a un taux de syndicalisation au Québec qui avoisine aujourd’hui les 38 %; ça signifie que plus de 60 % des travailleurs qui sont pas représentés. On constate ces dernières années, avec les transformations du marché du travail, qu’il y a de plus en plus de gens précaires. »

M. Létourneau rappelle que la province est passée d’une société industrielle dans laquelle les salariés avaient de bons revenus à un marché de moins en moins syndiqué avec des travailleurs à la merci du bon vouloir des patrons. Il estime par ailleurs que plus d’un million de personnes gagnent moins de 15 dollars l’heure. Mais ce n’est pas tout. Ce sont les mêmes qui en général obtiennent leur horaire la veille et qui ne reçoivent pas leur salaire lorsqu’ils doivent prendre une journée de congé pour s’occuper d’un parent vieillissant ou d’un enfant malade, déplore-t-il.

En effet, 90 % des personnes gagnant le salaire minimum ne sont pas syndiquées. Qu’est-ce que ça signifie ? Qu’elles ont peu de pouvoir de négociation pour améliorer leurs conditions de travail et qu’elles sont seules en cas de problème avec leur employeur. Cela implique également qu’un nombre de travailleurs toujours plus grand est obligé de se nourrir grâce aux banques alimentaires et de s’habiller dans les comptoirs vestimentaires.

D’où l’idée de cette campagne 5–10–15 : « 5 » pour connaître son horaire 5 jours à l’avance, « 10 » pour bénéficier de 10 jours de congés payés pour cause de maladie ou de responsabilités familiales et « 15 » pour fixer un salaire minimum à 15 dollars l’heure.

« Avec le salaire minimum actuel, il est impossible de se sortir de la pauvreté, même en travaillant à temps plein, peut-on lire sur le site Internet de la coalition pour le 5–10–15. De même, les normes minimales du travail ne prévoient aucun congé payé ni pour maladie ni pour s’occuper d’un enfant ou d’un proche parent. Et les employeurs n’ont aucune obligation de remettre les horaires de travail à l’avance. Organiser sa vie personnelle et familiale devient donc un casse-tête. »

Cette campagne a lieu alors qu’une refonte de la Loi sur les normes du travail est annoncée pour l’automne prochain.

« Le rendez-vous national sur la main-d’oeuvre a eu lieu un peu plus tôt cette année et, à cette occasion, la ministre du Travail, Dominique Vien, a annoncé qu’il y aurait une réforme des normes, indique Jacques Létourneau. On va donc continuer à mettre l’accent sur ces trois revendications dans le cadre de la coalition, parce que ça fait le lien entre le mouvement syndical et les organisations populaires. »

Le président de la CSN estime cependant que le gouvernement libéral au pouvoir est loin d’être à l’écoute. Les hausses successives du salaire minimum annoncées ces derniers mois le feront notamment passer à 12,45 $ en 2020. Loin de la requête.

« Nous avons déjà rencontré la ministre pour discuter de la question des congés payés et de l’horaire de travail, et on n’a pas eu de réponses, souligne-t-il. Il faut comprendre que le patronat est sur la même patinoire que nous, et vous aurez compris qu’ils ne réclament pas la même chose. Eux arrivent avec des demandes de flexibilité du travail, de déréglementation du marché du travail, alors que nous souhaitons une modernisation de la Loi sur les normes certes, mais qui n’irait pas vers moins de réglementation, bien au contraire. »

Ce gouvernement, traditionnellement plus pro-patronal que pro-syndical, va-t-il faire des gestes significatifs pour améliorer les conditions de travail générales de la population, cela reste à voir, poursuit Jacques Létourneau. Il ajoute que son rôle à lui demeure de faire son travail de représentation et de mobilisation, et qu’il continuera donc à pousser pour faire adopter une loi-cadre sur la conciliation famille-travail-études afin d’établir des conditions uniformes à toutes les entreprises québécoises.

Indépendamment de la campagne 5–10–15, le président de la CSN rappelle par ailleurs que le gouvernement s’est engagé, toujours lors du rendez-vous national de la main-d’oeuvre, à réglementer les agences de placement de main-d’oeuvre. Le Québec est la seule province au Canada où ces agences ne sont toujours pas réglementées, ce qui signifie que quiconque peut demain matin, ouvrir une agence de placement et fournir à bas prix des travailleurs aux hôtels pour remplacer leurs femmes de chambre par exemple.

« En clôture de l’événement, M. Couillard a salué les interventions syndicales sur les agences de placement qui lui ont “rappelé des histoires à faire dresser les cheveux sur la tête”, en raison du sort que réservent ces bureaux de main-d’oeuvre aux travailleurs immigrants, indique M. Létourneau. On a été surpris de voir combien le premier ministre a appuyé notre demande, précisant qu’il trouvait scandaleux le double traitement qui en découle souvent. C’est sûr qu’on va suivre ce dossier et, si ça pouvait faire l’objet d’une modification de la Loi sur les normes, on en serait très satisfaits. »

Autant de revendications qui seront ainsi au centre des cortèges lors des traditionnels défilés syndicaux du 1er mai. Et qui occuperont ensuite la CSN au cours de la prochaine année.