La situation des non-syndiqués s’effrite

Émilie Corriveau Collaboration spéciale
« Environ 6 % de la main-d’œuvre québécoise est payée au salaire minimum. Parmi ces personnes, 90 % ne sont pas syndiquées et 60 % sont des femmes », précise Mélanie Gauvin, porte-parole du Front de défense des non-syndiquéEs (FDNS).
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir « Environ 6 % de la main-d’œuvre québécoise est payée au salaire minimum. Parmi ces personnes, 90 % ne sont pas syndiquées et 60 % sont des femmes », précise Mélanie Gauvin, porte-parole du Front de défense des non-syndiquéEs (FDNS).

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Depuis le début du XIXe siècle, le mouvement syndical a fait beaucoup pour l’amélioration des conditions de vie des travailleurs québécois. Si, aujourd’hui, la population bénéficie de façon générale des avancées réalisées — notamment sur le plan de la rémunération et de l’équité —, la situation d’emploi d’un grand nombre de non-syndiqués est encore loin d’être enviable. État des lieux.

En 2016, environ 60 % de la main-d’oeuvre québécoise est constituée de travailleurs non syndiqués. Ceux-ci se retrouvent dans tous les secteurs d’activités ; la plupart travaillent dans le privé, mais beaucoup oeuvrent également dans le public.

Bien qu’elles s’avèrent très diversifiées, les conditions d’emploi de ces travailleurs sont en général plus précaires que celles des syndiqués.

Notamment, sur le plan salarial, le taux horaire moyen des non-syndiqués est sensiblement inférieur à celui des travailleurs syndiqués, et ce, particulièrement chez les femmes. À titre d’exemple, en 2015, les travailleuses syndiquées gagnaient en moyenne 26,23 $ de l’heure, alors que leurs collègues non syndiquées touchaient en moyenne 19,78 $.

De plus, une part non négligeable de travailleurs non syndiqués ne touche que le salaire minimum. « Environ 6 % de la main-d’oeuvre québécoise est payée au salaire minimum. Parmi ces personnes, 90 % ne sont pas syndiquées et 60 % sont des femmes », précise Mme Mélanie Gauvin, porte-parole du Front de défense des non-syndiquéEs (FDNS), une coalition coordonnée par Au bas de l’échelle, un groupe d’éducation populaire et de défense des droits des personnes non syndiquées fondé en 1975.

Un marché globalement plus précaire

Mais il n’y a pas que sur le plan salarial que le bât blesse pour les travailleurs non syndiqués. « Au cours des dernières années, le marché de l’emploi s’est beaucoup transformé et précarisé », indique Mme Carole Henry, porte-parole d’Au bas de l’échelle.

« On a vu apparaître un nombre grandissant d’emplois atypiques, que ce soit à temps partiel, sur appel, temporaires, contractuels ou pour des agences de placement. Ça a un impact important sur les conditions [de travail] de la main d’oeuvre, parce que ce sont des emplois qui offrent en général des salaires plus bas que la moyenne, qui sont peu stables et qui ne donnent que rarement accès à des avantages sociaux », explique-t-elle.

Parallèlement, au cours des dernières années, maintes entreprises ont procédé à des restructurations majeures et licencié nombre de leurs travailleurs. Sous le couvert d’une compétitivité accrue, plusieurs se sont aussi mises à exiger plus de flexibilité de la part de leurs employés, et ce, sans réelles compensations.

« En ce moment, certaines tendances se dégagent : les entreprises veulent diminuer les coûts, les charges sociales, les responsabilités et elles recherchent la plus grande flexibilité possible. Les travailleurs se doivent de plus en plus d’être disponibles sur appel, et ce, souvent sans compensations. Il n’est pas rare qu’ils doivent intensifier ou flexibiliser leurs horaires de travail, même s’ils ne souhaitent pas le faire. Certains se font imposer des statuts de travailleurs indépendants et n’ont pas droit aux avantages offerts par l’entreprise qui les embauche, alors que dans les faits ils devraient être considérés comme des salariés. Les gens acceptent souvent ces conditions parce qu’ils ont peur de perdre leur emploi. Comme ils ressentent de l’insécurité, ils n’osent pas faire valoir leurs droits », précise Mme Henry.

Il faut savoir que, depuis 1979, les travailleurs non syndiqués sont protégés par la Loi sur les normes du travail (LNT). Or, cette dernière, qui a pourtant été révisée en 2002, est mal adaptée aux nouvelles réalités du marché du travail. Ayant été élaborée en fonction d’emplois stables, à temps plein, occupés par des personnes n’ayant qu’un seul employeur à la fois, la LNT ne parvient plus à assurer une protection adéquate aux travailleurs occupant un emploi précaire.

Bonifier la LNT

D’après Au bas de l’échelle, il ne fait aucun doute que la LNT doit être bonifiée sur plusieurs plans pour mieux protéger les travailleurs.

« Dans un premier temps, il faut que le travail atypique et précaire devienne moins attirant pour les entreprises. On peut penser à une série de mesures pour ça. Par exemple, si dans la LNT il y avait une interdiction de donner des disparités de traitement basées sur le statut d’emploi — ce qui n’est pas le cas actuellement —, les employeurs seraient forcés d’offrir aux travailleurs les mêmes conditions pour des postes égaux », affirme Mme Henry.

Également, Au bas de l’échelle croit que la LNT devrait limiter le recours aux agences de placement à de véritables besoins ponctuels de main-d’oeuvre, comme les remplacements de congés de maladie ou de congés parentaux, et que la loi devrait aussi mieux encadrer leurs pratiques.

« Les clauses des contrats d’agences sont souvent très restrictives pour les travailleurs. Par exemple, il n’est pas rare qu’un travailleur n’ait pas le droit d’accepter un poste dans l’entreprise où il est placé, ce qui ne fait que contribuer à la précarisation de l’emploi. Le fait qu’il n’y ait pas d’encadrement des pratiques des agences et que le droit ne soit toujours pas adapté à ça, c’est problématique », relève Mme Henry.

En outre, Au bas de l’échelle considère que la LNT devrait aussi être modifiée pour permettre aux travailleurs de refuser d’effectuer du travail supplémentaire dans certaines conditions, notamment lorsque celui-ci implique un horaire de plus de 12 heures par période de 24 heures ou de plus de 48 heures par semaine.

« Actuellement, la loi donne une possibilité de refus, à condition d’avoir utilisé tous les moyens pour satisfaire l’employeur, spécifie Mme Henry. Le fardeau est sur le travailleur. Il faudrait changer ça. »

Hausser le salaire minimum

D’après Au bas de l’échelle et le FDNS, la hausse du salaire minimum s’impose également.

« Il faut que les gens qui travaillent au salaire minimum 40 heures par semaine aient au moins un revenu viable. Ce n’est pas le cas actuellement », souligne Mme Gauvin.

À ce sujet, il faut savoir que, au cours des 25 dernières années, l’ajustement du salaire minimum a généralement tenu compte de l’essor de l’économie et du pouvoir d’achat des travailleurs, mais n’a jamais été automatique. De plus, la décision finale de moduler le salaire a toujours été ponctuelle et prise par le gouvernement.

« Depuis le début des années 2000, la situation des personnes au salaire minimum s’est légèrement améliorée, mais pas de façon suffisante, note Mme Gauvin. Cette année par exemple, le salaire minimum est augmenté de 20 sous et établi à 10,75 $. Comme l’inflation a été de 1,1 % en 2015 au Québec et que la hausse de 20 sous équivaut à 1,9 % d’augmentation, ça signifie que le pouvoir d’achat des travailleurs payés au salaire minimum sera amélioré de 0,8 %. Quand on fait le calcul, on se rend compte que, avec une hausse aussi minime, on n’améliore pas la qualité de vie des gens qui travaillent au salaire minimum. »

« Il est vrai qu’on a connu d’importantes avancées par le passé, que ce soit sur le plan des salaires ou de l’équité, mais elles sont en train de s’effriter, relève pour sa part Mme Henry. Si on ne veut pas perdre ces gains, il va falloir agir. »