La fragile survie des centres d’éducation populaire

Marie-Hélène Alarie Collaboration spéciale
Dans le Pavillon d’éducation communautaire d’Hochelaga-Maisonneuve, on offre entre autres des cours d’informatique aux personnes âgées, et des ordinateurs sont aussi mis à la disposition des membres, que ce soit pour y faire des devoirs ou de la recherche d’emploi.
Photo: Curtis_creative iStock Dans le Pavillon d’éducation communautaire d’Hochelaga-Maisonneuve, on offre entre autres des cours d’informatique aux personnes âgées, et des ordinateurs sont aussi mis à la disposition des membres, que ce soit pour y faire des devoirs ou de la recherche d’emploi.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

Ouf ! Sursis pour les centres d’éducation populaire de Montréal. Ceux-ci devaient effectivement fermer leurs portes le 31 mai dernier, mais on leur accorde encore un an. Toutefois, d’ici la fin octobre, chacun de ces centres devra faire la preuve de sa viabilité financière... une mission qui semble pratiquement impossible. On a beau chercher l’espoir, la situation est critique et il faut vite trouver une solution afin d’éviter cette mort annoncée.

L’heure est grave pour les six centres d’éducation populaire de Montréal (CEP), situés dans les quartiers d’Hochelaga-Maisonneuve, de Saint-Henri–Petite-Bourgogne, de Pointe-Saint-Charles, de Montréal-Nord, du Plateau-Mont-Royal et du Centre-Sud. Et c’est peu de dire que les directions de ces centres d’éducation populaire tirent la sonnette d’alarme… Encore une fois : on alerte la population, on se mobilise et depuis quelques jours on a lancé la campagne « 30 jours pour sauver les CEP », une pétition à signer en ligne (sauvonslescep.com).

Le problème, c’est qu’on a beau se battre contre leur fermeture, personne ne semble trouver de solutions pour les garder ouverts.

Les CEP existent depuis 45 ans. Ils viennent en aide aux plus démunis et représentent souvent leur dernier lien avec la société. Dès le départ, le soutien qu’ils reçoivent provient de la Commission scolaire de Montréal (CSDM), qui leur fournit un local et qui paie les factures de chauffage, d’électricité, de téléphone, d’Internet, bref qui paie pour tout. Les centres comptent 250 employés à temps plein et à temps partiel, et plus de 1250 bénévoles sans qui rien ne serait possible. Les six centres regroupent plus de 7500 membres. Dans les immeubles qui abritent les CEP, on compte aussi 24 groupes communautaires résidents. On comprend que dans le contexte actuel, la CSDM, qui subit des compressions depuis des années, ne peut plus continuer à aider les CEP. Aujourd’hui, ces centres sont placés devant un autre problème de taille ; les édifices qui les hébergent sont pour la plupart dans un piteux état et tombent en désuétude. Il faut prévoir non seulement des budgets de fonctionnement, mais aussi des fonds pour la rénovation des immeubles.

Pour Sylvie Montgrain, directrice générale du Pavillon d’éducation communautaire d’Hochelaga-Maisonneuve, cette fois « ça passe ou ça casse ». Dans son centre, on offre entre autres des cours d’informatique aux personnes âgées, et des ordinateurs sont aussi mis à la disposition des membres, que ce soit pour y faire des devoirs ou de la recherche d’emploi. On y donne des cours de français, d’espagnol, d’anglais, des ateliers de peinture, de yoga, de fabrication de bijoux… Tout ça est offert à peu près gratuitement. La carte de membre coûte 5 $, ce qui représente un montant souvent énorme pour les gens qui fréquentent le centre. « Et pourtant, pour nous ici, dans le quartier, pour notre centre qui est énorme et qui héberge huit autres organismes communautaires, c’est 150 000 $ que la CSDM donnait chaque année, et ce, jusqu’au 30 mai de l’an dernier. » Cent cinquante mille dollars, c’est bien peu dans le budget d’un ministère ou d’une commission scolaire, mais pour un organisme communautaire, c’est énorme. Et c’est ça que le ministre de l’Éducation, François Blais, demande à Mme Montgrain : trouver ces fonds, sinon c’est la fermeture !

Branle-bas de combat

En mai 2013, les médias sont alertés et informent la population que tous les baux des CEP qui doivent prendre fin en mai 2015 ne seront pas reconduits. En coulisses, on travaillait déjà à faire valoir la cause : « Mais vous savez, depuis les quatre dernières années, c’est le cinquième ministre avec qui on discute ! » lance Sylvie Montgrain. Déjà, sous le gouvernement Marois, des pistes de solutions commençaient à poindre. Il était question d’une subvention de 6 millions de dollars pour la rénovation des six centres et d’une subvention annuelle de 700 000 $ pour assurer leur fonctionnement… Le gouvernement de Pauline Marois n’a pas été au pouvoir suffisamment longtemps pour donner suite à ces demandes. Quelques mois plus tard, Yves Bolduc, alors ministre de l’Éducation sous le gouvernement de Philippe Couillard, avait présenté une demande de financement pour les rénovations des centres et le financement des frais d’exploitation pour 3 ans… Mais M. Bolduc a démissionné.

Depuis que le ministre François Blais est en poste, les échanges se font rares avec les CEP. « Cette année, le ministère nous octroie une année supplémentaire », raconte Sylvie Montgrain. Effectivement, depuis juin 2015 et jusqu’en mai 2016, c’est le ministère de l’Éducation qui couvre les frais d’exploitation des six CEP, et la CSDM a accepté de signer un bail avec chacun d’eux. Mais entre-temps…

C’est en juin dernier que la mauvaise nouvelle arrive. Les CEP ont besoin d’être rénovés. Dans les faits, ce sont 12 millions qui sont nécessaires pour les six centres. C’est la Société québécoise des infrastructures qui a fait les études et qui en est arrivée à ce montant. Du temps du ministre Bolduc, l’argent était disponible par l’entremise du programme québécois d’infrastructure. « Les travaux auraient dû débuter au printemps dernier. Mais le ministre Blais a dit qu’il ne dépenserait pas un sou avant qu’on lui prouve notre viabilité économique ! » s’exclame la directrice, qui ajoute : « Il nous a demandé de fournir un plan d’affaires — et c’est pour ça que c’est urgent — pour la fin octobre. Un plan d’affaires ! Dans mon cas, il faut que je trouve 150 000 $, et là je pleure parce qu’il n’y a pas beaucoup de gras à couper ici. »

Pour présenter un plan d’affaires, pour prouver sa viabilité, il faut couper. Mais couper dans quoi ? Couper dans les salaires ? « C’est difficile de couper nos salaires, ça fait quatre ans qu’ils n’ont pas été indexés, lance Sylvie Montgrain. Couper dans les services offerts ? Pour la plupart, ils fonctionnent grâce à des bénévoles. Couper les heures d’ouverture ? Ça reviendrait à couper des salaires… C’est plus possible ! »

Aujourd’hui, on organise une mobilisation, on signe une pétition, mais les espoirs s’effritent et ce n’est pourtant pas faute d’avoir essayé. Les gens sont au bout du rouleau et, sans une intervention rapide du gouvernement, on voit mal comment cette fois les CEP pourront s’en sortir.

Perdre les CEP, c’est beaucoup plus que la disparition de simples cours de tricot… S’il ne s’agissait encore que de petits bouts de laine... mais ce qu’on tricote ici, c’est un filet social, et ça, c’est indispensable.