Un investissement crucial pour le Québec

Claude Lafleur Collaboration spéciale
« Pour moi, l’enjeu crucial, c’est de refuser de voir le développement continu des compétences comme un investissement nécessaire dans la société d’aujourd’hui, un monde en constant changement ! », tranche Paul Bélanger, professeur agrégé à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Pour moi, l’enjeu crucial, c’est de refuser de voir le développement continu des compétences comme un investissement nécessaire dans la société d’aujourd’hui, un monde en constant changement ! », tranche Paul Bélanger, professeur agrégé à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM.

Ce texte fait partie du cahier spécial Formation continue - Octobre 2014

En cette période d’« effort budgétaire », s’il y a un domaine où le gouvernement du Québec devrait investir, c’est bien la formation des adultes, estiment deux spécialistes de la question.

« Au cours de notre vie, on change d’emploi trois ou quatre fois et notre capacité à nous repositionner sur le marché du travail est donc devenue vitale », fait valoir Paul Bélanger, professeur agrégé à la Faculté des sciences de l’éducation de l’UQAM.

« Or, en cette période où les besoins en éducation des adultes sont très nombreux — et ils vont même en augmentant — on est très inquiet de voir les coupes qu’impose un peu partout le gouvernement », enchaîne Pierre Doray, professeur au Département de sociologie de l’UQAM.

Celui-ci est le président sortant du comité de l’éducation des adultes du Conseil supérieur de l’éducation et le nouveau président du conseil d’administration de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes (ICEA).

« Comme président de l’ICEA, dit-il, je suis très inquiet quant au devenir et à l’avenir de l’éducation des adultes. Le gouvernement a beau dire qu’il ne faut pas toucher aux services aux usagers — quels qu’ils soient — mais, en coupant un peu partout, il devient utopique de penser que ceux-ci n’en souffriront pas ! »

Pourtant, de poursuivre son collège Bélanger, « l’éducation des adultes n’est pas un luxe, c’est un important outil de développement économique ».

Le Québec, un leader… en perte de vitesse

Après avoir dirigé l’Institut de l’UNESCO pour l’éducation, Paul Bélanger a fondé en 2000 le Centre interdisciplinaire de recherche et développement sur l’éducation permanente (CIRDEP), qu’il dirige toujours. « On a créé l’Observatoire compétences-emplois pour suivre la façon dont les différents pays abordent la question de la formation reliée au travail pour les adultes », explique-t-il.

C’est ainsi qu’il observe que, jusqu’à il y a quelques années, le Québec était l’une des sociétés les plus avancées en la matière. « Par exemple, au niveau universitaire, nous avons été l’un des premiers pays à offrir de la formation à temps partiel pour les adultes, dit-il. Même chose avec nos centres d’éducation des adultes dans nos commissions scolaires, créés dès les années 1970 ! »

Or, ces dernières années, le Québec a cessé d’innover et a même pris du retard. Par exemple, relate le chercheur, uniquement dans la région de Toronto, on retrouve 100 000 adultes en formation les soirs et fins de semaine dans les collèges communautaires, « alors que, dans l’ensemble du Québec, on n’en compte pas 15 000 ! »

De même, aux États-Unis, le gouvernement Obama a créé un système de prêts très avantageux pour les adultes désirant se former à temps partiel. « Actuellement, dans les collèges américains, on a trois fois plus d’étudiants à temps partiel, les soirs et fins de semaine, que d’étudiants réguliers le jour », observe M. Bélanger. Par ailleurs, on n’offre pas au Québec, contrairement à plusieurs pays d’Europe, des congés de formation ou des bons de formation.

« Voilà qui est grave, déclare Paul Bélanger, puisque la formation des adultes est un investissement nécessaire et que, en plus, la demande est là, et ce, autant de la part des employeurs que des employés. » Pour lui, tout se passe comme si, depuis plusieurs années déjà, « on assiste à des restrictions silencieuses ici et là qui font qu’on ralentit beaucoup… alors que les besoins sont là. »

« Le régime d’austérité dans lequel on est tous plongé n’a rien pour arranger les choses, enchaîne Pierre Doray, président de l’ICEA. Voilà tout ce qu’il nous faut pour générer de l’inquiétude quant au développement de l’éducation des adultes, alors même que les besoins augmentent. »

Une coupe qui fait déjà mal

Pierre Doray s’inquiète particulièrement du fait que les coupes décrétées par le gouvernement entraînent une baisse d’intérêt pour la formation des adultes. En effet, explique-t-il, même si le besoin de se former touche à peu près tout le monde, on a un peu tous tendance à ne pas se sentir concerné par l’importance de se former tout au long de sa vie.

Qui plus est, la formation des adultes porte notamment sur l’alphabétisation. Or, étonnamment, on estime que près de la moitié de la population est « analphabète fonctionnelle », c’est-à-dire plus ou moins capable de comprendre un exposé écrit, par exemple la posologie d’un médicament ou une feuille d’instructions.

En conséquence, estime Pierre Doray, il est impératif de valoriser sans relâche la pertinence de la formation des adultes et de faire connaître l’étendue des ressources et des programmes disponibles.

Or, justement, dès le mois de juin, le gouvernement Couillard, à peine élu, a annulé le soutien financier qu’accordait le gouvernement du Québec pour la tenue de la Semaine québécoise des adultes en formation. Voilà qui a surpris énormément, pour ne pas dire choqué, les membres de l’Institut de coopération pour l’éducation des adultes. Comme le relate M. Doray, « cette semaine-là est un mécanisme important pour faire connaître l’existence de l’éducation des adultes et pour inciter des individus à s’inscrire à toutes sortes d’activités et à toutes sortes de cours. »

Le président de l’ICEA s’étonne d’autant plus que l’actuelle politique sur la formation des adultes insiste beaucoup sur l’importance de valoriser l’éducation des adultes. « Comment donc les coupes vont-elles affecter cette valorisation de l’éducation des adultes ? », se demande-t-il.

Il rappelle en outre que, au moment des élections, le Parti libéral avait déclaré que des coupes surviendraient après l’évaluation des programmes et des impacts que celles-ci pourraient avoir. « On comprend difficilement que, dans les faits, on fait d’abord des coupes, pour ensuite évaluer la situation ! », dit-il.

« Pour moi, l’enjeu crucial, c’est de refuser de voir le développement continu des compétences comme un investissement nécessaire dans la société d’aujourd’hui, un monde en constant changement ! », tranche Paul Bélanger.