Le mal de vivre dû aux maux du travail

«Ils vous disent: ‘‘On a le nez sur le guidon, on sait qu’on va dans le mur,
et on pédale de plus en plus vite.” Ils le savent, mais ils disent qu’ils ne peuvent pas s’arrêter.»
Photo: SOURCE JEAN-LUC PERTINI «Ils vous disent: ‘‘On a le nez sur le guidon, on sait qu’on va dans le mur,
et on pédale de plus en plus vite.” Ils le savent, mais ils disent qu’ils ne peuvent pas s’arrêter.»
Bien des cas d'épuisement professionnel, de dépression, et même de suicide s'avèrent plus que de simples problèmes individuels. Ils sont les symptômes des maux du monde du travail et de la société tout entière, dénonce le «sociologue clinicien» français Vincent de Gaulejac.

Déjà l'auteur de plus d'une quinzaine d'ouvrages, le professeur et directeur du Laboratoire du changement social de l'Université de Paris 7-Diderot a commencé son nouveau livre lors de la récente série de suicides qui a secoué des entreprises françaises comme Renault et France Télécom.

«Les derniers messages laissés par ces gens disaient tous deux choses. D'abord: mon suicide est directement lié à mes conditions de travail et à leur violence. Ensuite: puisque mon travail et ma vie n'ont plus de sens, qu'au moins ma mort serve d'exemple, qu'ils se rendent compte que ce n'est plus possible de continuer comme cela», a expliqué en entrevue au Devoir il y a quelques semaines l'auteur de Travail, les raisons de la colère (Seuil), qui arrivera en librairie la semaine prochaine.

Le paradoxe, dit-il, est que ce mal-être individuel de plus en plus répandu dans l'ensemble de la société arrive à un moment de l'histoire où l'on n'a, proportionnellement, jamais consacré aussi peu d'années de sa vie au travail et que celui-ci n'a jamais été aussi peu pénible physiquement. «Mais subjectivement, le travail est devenu une préoccupation essentielle de l'existence, au point où les gens ne pensent plus qu'à cela.»

La révolution managériale

Cette transformation de notre rapport au travail s'est graduellement opérée en même temps que les compagnies ont entrepris, sous l'impulsion des gourous de la gestion et de la montée des valeurs néolibérales, ce qu'on a appelé la «révolution managériale» et qui était censée réconcilier l'homme et l'entreprise. C'est à l'époque où l'on a remplacé les anciens bureaux de service du personnel par de rutilants départements des «ressources humaines». «Il était question de flexibilité du travail, d'approche individualisée, d'avancement au mérite... Même la gauche n'y a vu que du feu», rapporte Vincent de Gaulejac, qui suit ce phénomène depuis une première recherche chez IBM dans les années 70.

Chaque fois, le travailleur est amené à confondre son propre intérêt avec celui de l'entreprise. Son labeur et ses succès professionnels sont vus comme autant de chances de réalisation et de dépassement de soi. Les ordinateurs, les téléphones intelligents et autres nouvelles technologies de l'information apparaissent comme de fantastiques moyens de travailler où et autant qu'on le veut. «Vous pouvez apporter votre bureau partout. Tu travailles comme tu veux à condition que tu atteignes les objectifs qu'on t'a fixés. Quelqu'un m'a résumé cela, un jour, en disant: je suis exploité de façon agréable.»

Si une augmentation du rendement peut valoir des primes et des promotions, elle se traduit souvent aussi par une augmentation de ses cibles et une réduction des effectifs pour les atteindre. Dès qu'un employé montre des signes de fatigue, à 50 ans ou même à 40 ans, il est rapidement mis sur une voie de garage pour laisser la place à des jeunes plus dynamiques, plus performants.

Ce modèle, écrit Vincent de Gaulejac dans son ouvrage, amène partout la même «compétition intense entre les travailleurs, qui auraient [pourtant] tout intérêt à collaborer et à affirmer une solidarité. Il favorise une individualisation de plus en plus mortifère, il engendre une soif inassouvie de reconnaissance, il suscite une lutte des places épuisante et permanente.»

Seul

Le travailleur qui n'arrive pas à soutenir ce rythme ou qui se fait mettre de côté est laissé seul avec sa souffrance. «Avant, un travailleur qui avait des problèmes pouvait en parler à ses collègues, ce qui permettait de socialiser ces problèmes, de les dépsychologiser, explique Vincent de Gaulejac en entrevue. Aujourd'hui, il ne peut plus faire cela parce que, dans une culture de performance, c'est le meilleur moyen d'être mis en quarantaine. Alors, on souffre en silence.»

Ce modèle de gestion n'est pas seulement appliqué dans les entreprises privées, poursuit-il. On l'applique de plus en plus aussi dans les autres secteurs de la société, y compris ceux qui se prêtent le moins facilement à une évaluation comptable de la performance, comme la santé, l'éducation ou l'aide aux personnes en difficulté. «Tout ne se mesure pas en unités produites et en profits. Et si vous vous entêtez quand même à essayer de le faire, cela mène à une perte de sens pour vos employés.»

Cette philosophie de gestion, devenue valeur de société, se retrouve aujourd'hui partout, y compris dans les familles, se désole l'expert. «On le voit à l'angoisse des parents qui veulent que leurs enfants soient performants sur tous les registres: scolaire, sportif, artistique. C'est partout le même discours: les possibilités sont infinies, mais si tu te plantes, c'est de ta faute.»

Les gens se rendent de plus en plus compte, pense Vincent de Gaulejac, qu'ils ne sont pas fous et que cette situation ne peut pas durer éternellement. «Ils vous disent: on a le nez sur le guidon, on sait qu'on va dans le mur et on pédale de plus en plus vite. Ils le savent, mais ils disent qu'ils ne peuvent pas s'arrêter.»

Gagnant-gagnant-gagnant

La solution, dit le sociologue clinicien, est de commencer par reconnaître que leur problème n'en est pas toujours un de nature individuelle, et, au lieu de leur prescrire des médicaments, on ferait parfois mieux de se pencher sur l'organisation de leur travail.

Les entreprises devront aussi, tôt ou tard, se rendre compte de l'impasse dans laquelle les mène à long terme leur mode de gestion et redécouvrir les vertus de cette idée, développée avec le taylorisme, que leurs activités devraient profiter équitablement aux actionnaires, aux employés et aux clients. «Aujourd'hui, on applique le modèle Wal-Mart, où les seuls gagnants sont les actionnaires.»

Pour y arriver, il faudrait, entre autres, que les collègues des sciences de la gestion cessent enfin de se voir comme les conseillers personnels des présidents de compagnie et reprennent leur rôle d'observateurs rigoureux de la vie en entreprise.

À terme, Vincent de Gaulejac voudrait que l'on «inverse la vision du "facteur humain" en considérant que l'humain n'est pas une ressource pour l'entreprise, mais que c'est l'entreprise qui devrait être une ressource au service d'une finalité: le bien-être individuel et collectif».

De Saïgon à Guyancourt

L'auteur commence son livre en racontant l'histoire de ces moines bouddhistes qui s'étaient immolés durant la guerre du Vietnam. L'ancien secrétaire à la Défense américain Robert McNamara avait dit, des années plus tard, que ces suicides avaient à l'époque tellement frappé les esprits qu'ils avaient marqué le début de la défaite des États-Unis.

«Nous sommes actuellement en guerre, lâche en cours d'entrevue Vincent de Gaulejac. Une guerre économique contre la mondialisation. Il faudrait, d'une certaine façon, que des suicides comme ceux qu'il y a eu chez Renault et France Télécom aient le même effet que ceux de ces moines bouddhistes vietnamiens, ou de ce vendeur de fruits tunisien dont la mort a déclenché le "printemps arabe".»

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