Portrait - Pas née pour un petit pain

Liliane Colpron
Photo: Liliane Colpron

Liliane Colpron, née dans une ferme à Châteauguay au sein d'une famille de 12 enfants, peut d'ores et déjà dire qu'elle a réussi au moins trois carrières: d'abord comme mère, ensuite comme boulangère et enfin comme entrepreneure. Elle a fondé avec ses trois enfants Première Moisson en 1992, un concept transformé en entreprise qui connaît beaucoup de succès sur le marché québécois et qui attire également l'attention hors du Québec.

Il y a quelques semaines, l'État français décernait à Mme Colpron le titre de chevalier de l'Ordre du mérite agricole en reconnaissance de l'excellence qu'elle représente dans l'agroalimentaire québécois, une compétence qu'elle a d'ailleurs acquise en puisant abondamment dans le savoir-faire de boulangers français. Pour elle, «la France est son lieu d'inspiration», mais elle demeure aussi profondément enracinée dans la réalité de son coin de pays, qui jusqu'à maintenant a été presque exclusivement la région montréalaise.

Il s'est passé beaucoup de choses dans la vie de cette femme, dont la force de caractère, le souci du travail bien fait et l'intelligence font à n'en point douter partie de ses qualités. En plus de travailler dans la ferme de ses parents, elle a étudié pendant neuf ans, dont sept à l'école du rang. À 20 ans, elle s'est mariée et a eu trois enfants. Après un divorce, elle s'est associée avec un boulanger français qui est devenu son conjoint et de qui elle a «tout appris de la boulangerie». Ensemble, de 1969 à 1982, ils ont fondé et dirigé La Boulangerie des Prairies à LaSalle.

Depuis cette époque, Mme Colpron effectue de fréquents voyages en France, pas en simple touriste mais pour s'imprégner de cet art de vivre et de bien manger, en regardant, en visitant des usines et en demeurant à l'affût de l'évolution dans cette industrie. «La qualité d'un entrepreneur, c'est d'être visionnaire et de voir ce que les gens vont manger demain», peut-elle dire aujourd'hui.

Toutefois, les rapports avec son compagnon et partenaire ont pris une orientation différente. Le boulanger est demeuré un artisan, la boulangère est devenue une femme d'affaires. Mme Colpron a vendu sa part dans cette petite entreprise et a démarré une boulangerie industrielle pour produire de la pâte crue congelée, une première alors au Québec. De 1982 à 1990, Boulangerie Mansion a pris un essor considérable avec l'aide de capital de risque (Novacap et CCFL), son chiffre d'affaires passant de zéro à 18 millions de dollars et l'entreprise créant 150 emplois. Elle vendait des croissants, des baguettes et des pains crus congelés aux chaînes de distribution dans les supermarchés du Québec.

Ce succès a donné le goût à d'autres de faire la même chose. Quand Mme Colpron a vu surgir comme concurrents des grands de l'industrie agroalimentaire comme Weston, elle a craint une guerre des prix qui lui aurait été fatale. Elle a préféré vendre Mansion à Heinz. Outre ces considérations d'affaires, elle avoue que cette pâte congelée crue avait besoin de produits chimiques pour se conserver au-delà de trois mois, ce qui lui répugnait.

Puis, l'entrepreneure a pris une année sabbatique, le temps de retrouver son souffle et de concocter un nouveau concept qui allait devenir Première Moisson. En 1991, en partenariat égal avec ses trois enfants (chacun ayant une participation de 25 %), elle crée cette nouvelle entreprise qui effectuera la vente au détail de ses produits, sans aucun intermédiaire. «C'était un retour aux sources.» Elle prenait une orientation santé avec de bons ingrédients, sans produits chimiques, réinventant le levain sans farine blanchie, ce qu'on avait oublié ici, précise-t-elle.

Il fallait d'abord roder ce nouveau concept loin de la fébrilité du centre-ville de Montréal. Son fils habitait Dorion, alors pourquoi ne pas s'y installer? Avec l'aide de boulangers français pour les levains, on a développé une gamme de produits. «Le projet évoluait au fur et à mesure qu'on avançait», raconte la présidente de Première Moisson. Tous les produits sucrés (gâteaux, pâtisseries et viennoiseries) sont préparés à Dorion et congelés pour être distribués dans le réseau de magasins, alors que les pains sont pétris et cuits sur place dans chaque magasin.

Dès 1992, la famille Colpron-Fiset s'est lancée dans les produits salés (charcuteries, jambons, quiches, tourtières), préparés dans une autre installation, à Terrebonne cette fois, à l'autre extrémité de la région métropolitaine. Chaque année, un nouveau magasin était ouvert, dans des endroits choisis méticuleusement: aux marchés Atwater et Jean-Talon, rue Bernard à Outremont, etc.

Dans ce genre d'entreprise et de commerce, «la gestion du quotidien est très importante», affirme Mme Colpron. Cette préoccupation a été prise en considération dans l'élaboration d'un modèle d'affaires. À part les deux premiers magasins et les usines à Dorion et Terrebonne, les 12 autres qui font partie du réseau ont un statut mi-corporatif, mi-franchise, en ce sens que la famille détient une participation de 50 % et que l'autre moitié appartient à celui qui assure la gestion du magasin. Ces partenaires doivent avoir une bonne connaissance de la boulangerie et des produits offerts.

Au fait, Première Moisson affiche une liste de 300 produits. L'ouverture d'un magasin-boulangerie nécessite un investissement de 1,5 million, ce qui veut dire qu'il faut générer des ventes de 2,5 millions par année. Pour atteindre cet objectif, un magasin doit pouvoir compter sur un bassin de population d'environ 80 000 personnes dans un rayon de deux à trois kilomètres. La clientèle visée est l'ensemble de la population qui vient dans les magasins, assure Mme Colpron, tout en soulignant que ses produits sont «dans le haut de gamme à prix abordables».

Avec 14 magasins dans la région métropolitaine, Montréal est largement desservi par Première Moisson, qui s'intéresse davantage aux autres régions du Québec pour sa croissance. À cette fin, un autre concept, celui de la mini-boulangerie sous forme de franchise à 100 %, est présentement en voie de rodage depuis 18 mois. À part les salades et sandwichs qui sont faits sur place, tout le reste, c'est-à-dire les produits les plus populaires dans les magasins, arrive congelé des usines. Il ne reste qu'à en faire la finition. Il y a actuellement deux miniboulangeries à Québec, une à Brossard et une dernière à l'essai à Mont-Royal. Plusieurs produits et pains sont également vendus dans les supermarchés.

Mme Colpron, bien épaulée par ses enfants, aura réussi à bâtir pour la seconde fois une entreprise qui fait sa marque. Première Moisson est une société entièrement privée, dont le chiffre d'affaires global, en incluant les ventes au détail de tout le réseau, ce qui comprend la part des franchisés, est de 50 millions. Chaque magasin Première Moisson emploie de 60 à 100 personnes, ce qui peut donner un total d'environ 1000 employés pour le groupe.

Mme Colpron demeure toujours au gouvernail de l'entreprise en tant que présidente et veille à l'orientation, au développement, aux finances et aux relations publiques. Sa fille, diplômée des HEC, s'occupe du marketing; l'un des deux fils se spécialise dans la boulangerie et l'autre s'occupe des installations de Terrebonne et d'administration.

Pour l'heure, Première Moisson concentre son attention sur le développement du marché dans les régions du Québec, même si plusieurs demandes parviennent de l'Ontario et des États-Unis. «Nous allons couvrir le Québec d'abord. Après, on verra, mais pour l'instant nous ne sommes pas prêts à aller à l'étranger», avoue Mme Colpron.

Mais avec une entrepreneure et une visionnaire qui voit ce que nous allons manger demain, une dernière question s'impose: qu'allons-nous manger demain? Après un long silence, sans rien révéler de ses projets, Mme Colpron mentionne qu'il y a une tendance santé très forte, une voie qu'a prise Première Moisson depuis le début. Les farines blanchies ont été éliminées, les sucres blancs ont été remplacés par des sucres bio naturels et depuis six mois par un sucre roux naturel. «Nos gâteaux ont 50 % moins de sucre qu'en 1991 mais ils sont aussi bons. C'est notre mission d'offrir des produits très bons au goût et pour la santé.» Et sa conclusion: cela ne serait pas possible sans l'art qu'on maîtrise à Première Moisson.