Bombardier cause la surprise

Le changement de garde à la tête de l’entreprise a été bien accueilli par la partie syndicale, qui a souffert des coupures de postes imposées pendant le règne de Paul Tellier.
Photo: Jacques Nadeau Le changement de garde à la tête de l’entreprise a été bien accueilli par la partie syndicale, qui a souffert des coupures de postes imposées pendant le règne de Paul Tellier.

Le départ de Paul Tellier, un an avant la fin de son règne de fer chez Bombardier, a eu l'effet d'une bombe hier sur les marchés, l'action perdant jusqu'à 27 % en Bourse pendant que les analystes s'interrogeaient sur les raisons de son départ. Du point de vue des employés, la partie syndicale ne cachait pas sa bonne humeur.

Le président et chef de la direction sortant de Bombardier, entré en poste en janvier 2003 pour diriger une réorganisation qui aura coûté des milliers d'emplois, quitte ses fonctions de manière immédiate. Il n'est pas remplacé. L'entreprise a plutôt créé un «bureau du président» constitué du président du conseil d'administration, Laurent Beaudoin, du président de la division Aéronautique, Pierre Beaudoin, et du président de la division Transport, André Navarri.

Le départ de M. Tellier arrive alors que la compagnie est aux prises avec plusieurs défis: pendant que les commandes d'avions d'affaires décollent, les avions régionaux traversent quelques turbulences en raison des difficultés financières de certains clients américains, le marché ferroviaire européen est en plein ralentissement et les pertes nettes depuis le début de son exercice 2004 atteignent 144 millions. Entre-temps, l'entreprise planche sur une nouvelle famille d'avions de 110 à 135 places, un projet de 2 milliard dont la décision finale au conseil sera prise au début de 2005.

«Je comprends que le conseil soit préoccupé du fait que je ne sois pas là à long terme pour élaborer et mettre en oeuvre les stratégies et qu'il estime nécessaire de refaire la structure de direction à ce moment-ci», a indiqué M. Tellier dans un communiqué.

Les analystes perplexes

«Je m'attendais à ce qu'il quitte au bout de son mandat», a dit Pierre-Yves Terrisse, analyste du secteur des transports chez Valeurs Mobilières Desjardins. «Le problème, ce n'est pas la décision, c'est le timing. Ils auraient pu attendre à la fin de l'hiver, ils auraient alors annoncé les résultats du quatrième trimestre, dévoilé le nouveau programme d'avions et ajouté que Paul Tellier a demandé à ne pas renouveler son mandat.»

Bombardier n'a pas indiqué combien de temps ce trio resterait en place. «Je ne crois pas que ce système sera viable à moyen et à long terme», a ajouté M. Terrisse avant de préciser que, parmi les éventuels prétendants à la succession de M. Tellier, «Pierre Beaudoin détient une très grande longueur d'avance sur André Navarri».

«Ce que j'en retiens, c'est que M. Tellier a fait son nettoyage, qu'il n'y a peut-être plus rien à couper», a pour sa part opiné Jean-Paul Giacometti, gestionnaire de portefeuille à la firme Claret, qui a récemment acheté des actions de l'entreprise. «Il y a peut-être aussi des tensions avec la famille.»

Que ce travail soit terminé ou non, la réaction sur les marchés hier a été vive. L'action a ouvert la séance à 2,10 $, en baisse de 18 % par rapport à vendredi. Peu de temps après, la chute était de 27 %. Le titre a repris du terrain pour terminer à 2,11 $, en baisse de 44 ¢, ou 17 %.

L'ancien dirigeant du Canadien National, qu'il avait transformé de fond en comble là aussi à coups de milliers de mises à pied, quitte après un profond remodelage. L'homme de 65 ans, ex-haut fonctionnaire fédéral, a recapitalisé Bombardier, vendu pour 1,3 milliard la division de produits récréatifs à l'origine même de la compagnie, largué l'aéroport municipal de Belfast et cédé la division des services à l'aviation militaire. Entre-temps, la compagnie est passée de 80 000 employés à environ 60 000, le couperet ayant entraîné la fermeture de sept usines de matériel ferroviaire en Europe. Les licenciements ont frappé tant l'aéronautique que le transport, et ce couperet s'était mis en branle dès son arrivée: deux mois après son entrée en fonction, M. Tellier annonçait la réduction de 10 % de l'effectif aéronautique, soit 3000 employés.

Des machinistes optimistes

Chez les syndicat, au sentiment de surprise se greffait un brin d'optimisme. «Pour nous, M. Tellier est arrivé dans un contexte extrêmement difficile à l'époque, et il y a eu tellement de mises à pied chez nous que je ne peux pas dire qu'il nous a apporté beaucoup», a dit Yvon Paiement, président de la section locale 712 de l'Association internationale des machinistes et des travailleurs de l'aérospatiale, affiliée à la FTQ. Le syndicat représente 6500 employés, contre plus de 8500 lorsque M. Tellier est arrivé en poste.

«Le fait que M. Beaudoin revienne, d'un point de vue syndical c'est une bonne nouvelle», a dit M. Paiement. «Ça va stimuler les troupes. Et avec le débat sur le choix de l'endroit où se fera l'assemblage de la nouvelle famille d'avions, on pense que le sentiment d'appartenance que ressent M. Beaudoin envers le Québec est une bonne chose.»

M. Paiement espère que Bombardier choisira le Québec, plutôt que l'Ontario ou un État américain, pour y construire ses avions de série C. «On parle quand même de 3000 emplois d'ici 2010. Si on n'obtenait pas la série C, ça serait très difficile car les commandes d'avions régionaux ne sont pas à leur meilleur.»

À ce chapitre, le maire de Toronto, David Miller, a affirmé hier que sa ville devait tout faire pour convaincre Bombardier de construire cet avion à son usine de Downsview. La ville souhaite notamment offrir des incitatifs fiscaux.

Le Devoir