Portrait - Les coopératives funéraires sont d'attaque

Novembre serait le mois des morts? Pas du tout, disent les statistiques. Les périodes les plus fortes pour les décès surviennent en janvier et en février, puis en juillet pendant la période la plus chaude. En novembre et en décembre, on dit que les gens se retiennent pour pouvoir passer la période des Fêtes, ce qui n'est pas du tout le cas de l'industrie funéraire, dont les activités n'arrêtent jamais.

On en a pour preuve la gigantesque offensive menée par quatre multinationales de cette industrie qui, entre 1994 et 1999, ont investi 7,4 milliards $US pour acheter 4500 salons funéraires dans le monde, dont une razzia importante au Québec qui leur a donné 36 % du marché en 1996. Tel un David face à ce Goliath, la Fédération des coopératives funéraires du Québec (FCFQ) avait alors décidé de se faire le protecteur de ce patrimoine jusqu'alors détenu à 100 % par des Québécois.

Nouveau contexte

Le contexte a beaucoup changé depuis, si bien qu'on peut se demander si en 2004 il ne serait pas devenu pertinent de passer résolument à la contre-attaque. Alain Leclerc, directeur général de la FCFQ, ne peut pas être plus formel: «Nous sommes toujours en mode d'acquisition et notre prochain défi est la grande région de Montréal.» Les coopératives funéraires détiennent une part de 12 % du marché québécois, mais, en excluant la région de Montréal, leur part dans le reste du Québec est de 25 %. À l'exception de Longueuil, la FCFQ n'a pas de coop dans la région montréalaise. En 1996, elle avait tenté en vain de faire l'acquisition d'Urgel Bourgie, la plus importante organisation funéraire du Québec, que la société californienne Stewart avait alors achetée pour une somme de 135 millions.

Or Stewart, comme les autres multinationales concernées, a frappé un mur financier. Ses bénéfices sont passés de 69 millions en 1997 à une perte de 408 millions en 2001 et à un maigre profit de 32 millions en 2002. Son action, qui se transigeait à la Bourse à 41,50 $ en 1997, ne valait plus que 5,47 $ en 2002. Pas étonnant que cette firme ait voulu se départir de certains actifs, dont Urgel Bourgie, qui fut racheté par une petite firme, Celebris, avec l'appui financier de la Banque Scotia. Au terme d'un dur conflit syndical qui a duré presque un an et qui vient à peine de se terminer, Urgel Bourgie a déjà mis en vente le tiers de ses 70 salons et la liste pourrait s'allonger.

Valeur diminuée

Alors que cette invasion des multinationales funéraires avait eu pour effet de faire monter considérablement les prix d'acquisition, on constate maintenant la tendance inverse et, selon M. Leclerc, la valeur marchande des entreprises funéraires aurait diminué de 50 %. Cela favorise les acheteurs, qui semblent néanmoins peu nombreux à vouloir participer à la consolidation de cette industrie encore largement artisanale. Il y a encore 300 entreprises funéraires au Québec. Les sept principales (dont les quatre multinationales), qui sont concentrées surtout dans la région montréalaise et un peu à Québec, détiennent 50 % du marché québécois.

Pour sa part, la FCFQ regroupe présentement 27 coopératives et plus de 100 points de service. Elle compte 130 000 membres qui paient une part sociale de 20 $ pour faire partie d'une coopérative. Le chiffre d'affaires de ce réseau, qui était de 10 millions en 1996, atteint maintenant 25 millions, ce qui veut dire jusqu'à 7000 funérailles par année, dont environ 2000 pour des non-membres. Une nouvelle coop est en voie d'implantation à Gaspé et une petite acquisition vient d'être annoncée dans la Mauricie. La FCFQ, qui fait office de conseiller financier, de centrale d'achats et de fournisseur de services, reçoit au moins une dizaine d'offres par année, mais c'est évidemment une percée à Montréal qui lui permettrait vraiment d'atteindre une grande visibilité et une masse critique très significative.

Cap sur Montréal

Le défi paraît colossal, même si la FCFQ pourrait sans doute compter sur des appuis financiers solides de la part de partenaires naturels, comme le Mouvement Desjardins, Investissement Québec, Fondaction et le Réseau d'investissement social. Au demeurant, chaque projet s'autofinance, assure M. Leclerc.

Les entreprises locales qui pourraient aspirer à consolider l'industrie funéraire au Québec se trouvent dans la région montréalaise. D'abord, il y a Urgel Bourgie (7500 décès par année), dont le créancier est toujours la Banque Scotia. M. Leclerc soupçonne la banque de vouloir conserver ce lien, ne serait-ce que pour alimenter ses fonds en fiducie, avec les contrats de pré-arrangement. Il y a deux entreprises québécoises, Alfred Dallaire et Magnus Poirier, qui prennent en charge respectivement 5000 et 2500 décès par année. Il y a aussi Darche (1800 décès) et Collins-Clark (1650 décès) qui appartiennent à la société américaine S.C.I.

Dallaire et Poirier demeurent des entreprises familiales, qui maintiennent leur position dans la région métropolitaine, tandis que les multinationales américaines ne sont plus en mode d'acquisition. Que se passera-t-il dans les années à venir? Les études montrent que, d'ici à 20 ans, la moitié des entreprises funéraires aux États-Unis seront vendues, faute de relève familiale. Le même phénomène se produira sans doute au Québec, même si le vieillissement de la génération du baby-boom va faire augmenter considérablement la clientèle.

Un bel avenir

La FCFQ, à cause du caractère inaliénable des coopératives, pense qu'il y a un bel avenir pour elle. Il y a 300 entreprises funéraires au Québec, qui pour la plupart feront partie éventuellement de la consolidation. La FCFQ, dont le réseau comptait 30 coops en 1996, n'en a plus que 27, parce qu'il y a eu quelques fusions de petites entreprises. Le même phénomène, avance M. Leclerc, va se poursuivre, comme cela est arrivé dans les caisses populaires, l'épicerie, la quincaillerie, etc.

L'histoire des coopératives funéraires au Québec est plutôt récente puisque la première fut créée à Château-Richer en 1942. Les coops recrutent de 5000 à 10 000 nouveaux membres par année, mais il en meurt par ailleurs de 5000 à 7000, ce qui laisse un taux de croissance assez faible. L'âge moyen des membres est de 60 ans, ce qui montre bien que l'étape ultime de la vie n'intéresse vraiment pas les gens plus jeunes. Il y a bien les gens de 40 à 60 ans qui y pensent, mais pour leurs parents!

Les coopératives funéraires ont vu le jour, explique M. Leclerc, «pour contrer l'exploitation du chagrin et éviter qu'on fasse de l'argent sur la mort des gens». Dans cette perspective, selon lui, il est important de penser à la mort et de s'y préparer avant d'y être rendu. À cette fin, la fédération publie deux fois l'an une publication qui traite de cette question; elle incite aussi ses membres à remplir tous les documents pertinents pour que la succession se fasse proprement, y compris tous les détails de leurs funérailles. Elle fournit de l'information sur les façons de gérer un deuil, etc.

Baisse des coûts

Enfin, sur le plan des coûts, la fédération affirme que les coopératives favorisent une baisse générale des frais funéraires puisque elles-mêmes limitent leurs bénéfices au minimum. Sur 7000 décès, cela représente une économie de 15 millions, soit plus de 2000 $ par funérailles. Les coops, par ailleurs, comme geste de solidarité et de compassion envers les membres, offrent des funérailles gratuites pour tout enfant de la famille décédé avant l'âge de 14 ans. Mais, au delà de tout ça, M. Leclerc soutient que les funérailles devraient être un service public, au même titre que la santé et l'éducation. «La mort est inévitable et ne devrait pas être mercantilisée», dit-il.

Toutefois, d'une manière ou d'une autre, le service funéraire entraîne des coûts et le réseau québécois des coopératives a investi 30 millions depuis une dizaine d'années pour ouvrir, agrandir et restaurer des salons. M. Leclerc considère que les pré-arrangements ne sont pas le meilleur placement qu'un investisseur puisse faire, mais il constate que les gens choisissent cette formule «pour leur tranquillité d'esprit». La fédération en a pour une valeur de 50 millions.

Ayant son siège social à Sherbrooke, la FCFQ ne compte qu'une dizaine d'employés, mais les 27 coops du Québec fournissent du travail à 500 personnes, possèdent un actif immobilier important, une flotte d'une centaine de voitures. La fédération fournit de plus ses services à deux coopératives au Nouveau-Brunswick, mais le plus étonnant est qu'elle ait un membre en bonne et due forme à Lima, au Pérou, qui s'est affilié pour bénéficier de tous les outils dont disposent les coops québécoises, notamment les publications qu'elle fait traduire.