La Cité de la mode attend toujours

Plus de 800 collections utilisent la Cité de la mode comme vitrine à l’intention des centaines d’acheteurs en gros qui viennent des quatre coins des États-Unis et du Canada.
Photo: Jacques Grenier Plus de 800 collections utilisent la Cité de la mode comme vitrine à l’intention des centaines d’acheteurs en gros qui viennent des quatre coins des États-Unis et du Canada.

Voilà presqu'un an que la Ville de Montréal planche sur une façon de relancer la Cité de la mode, adossée au Marché central, à quelques pas du rond-point l'Acadie. La version finale de l'étude, d'abord prévue en décembre, puis en février, devrait voir le jour dans quatre à cinq semaines. Il commence à être temps, puisque certaines entreprises établies dans le quartier, dont la Banque Laurentienne, le plus gros employeur du coin, commencent à s'impatienter.

Actuellement, la Cité de la mode fait piètre figure. À certains endroits, les rues sont lézardées, les trottoirs défoncés, les lampadaires vieux et désuets. Et c'est gris. Rien d'inspirant pour un secteur où l'image doit être parfaite. De plus, les industries du quartier ferment leurs portes et laissent des locaux vacants, puisque malmenées par la concurrence mondiale qui sévit dans le vêtement et textile.

Un plan de revitalisation de dix millions de dollars avait d'ailleurs été annoncé en grande pompe par la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec il y a... quatre ans! De belles promesses jamais tenues. En 2001, la Ville annonçait aussi l'implantation d'une gare sur la ligne de train de banlieue Blainville-Jean-Talon, qui passe entre le Marché central et la Cité de la mode, mais sans s'arrêter. La gare devait être le véritable signal de la relance du quartier.

L'Agence métropolitaine de transport (AMT) et le ministère des Transports du Québec (MTQ) ont inscrit à leurs budgets les sommes nécessaires à la réalisation du projet il y a un an, soit 250 000 $ pour l'AMT et 750 000 $ pour le MTQ. «Les sommes ont été reconduites pour 2004-05, confirme Manon Goudreault, porte-parole de l'AMT. On a toujours bon espoir de faire cette gare, surtout que la Ville l'a inscrite dans son nouveau plan d'urbanisme.»

Selon nos informations (voir Le Devoir du 23 juin 2003), la Ville de Montréal rechigne à payer la facture annuelle supplémentaire qu'entraînerait une nouvelle gare sur son territoire. En vertu du partage des coûts en vigueur à l'AMT, Montréal devrait débourser 400 000 $ les deux premières années et 168 000 $ annuellement ensuite.

Au service des communications de la Ville de Montréal, Bernard Larin explique seulement que les études qui sont en cours au service du développement économique trancheront le sort de la gare... et du quartier.

Or, des entreprises qui s'étaient installées pour combler les espaces vides de la Cité avaient choisi l'endroit justement pour la future revitalisation. C'est le cas de la Banque Laurentienne, qui a déménagé 750 employés dans le secteur.

Dans une lettre envoyée au maire Gérald Tremblay et dont Le Devoir a obtenu copie, le p.-d.g. de la Banque Laurentienne, Raymond McManus, soutient «qu'il est extrêmement décevant pour la banque et ses employés de constater que les engagements de la Ville ne [sont toujours] pas respectés. Compte tenu du coût d'implantation de la gare ferroviaire, de l'impact structurant qu'elle aura sur la revitalisation du quartier et des retombées socio-économiques qui en découleront, cette situation est surprenante, peut-on lire. D'ailleurs, l'engagement relatif à l'embellissement de la rue n'a pas été honoré non plus.»

À la Banque Laurentienne, on refuse de commenter la lettre. Nathalie Roberge, directrice des communications, concède toutefois que le projet de la gare et la revitalisation du quartier faisaient partie «des conditions gagnantes» pour que la Banque Laurentienne contribue à la relance du secteur. «On suit le dossier de près», dit-elle.

D'autres grands propriétaires fonciers de la Cité de la mode préfèrent ne pas parler publiquement pour l'instant, mais se disent consternés de la lenteur avec laquelle la Ville traite ce dossier, principalement celui de la gare.

Conserver la commercialisation

Selon les informations obtenues par Le Devoir, l'administration Tremblay proposera dans son étude de conserver la vocation import-export et commercialisation de la mode, puisque le secteur possède encore une bonne réputation nord-américaine. Plus de 800 collections utilisent cet endroit comme vitrine à l'intention des centaines d'acheteurs en gros qui viennent des quatre coins des États-Unis et du Canada. La Ville de Montréal veut donc préserver cet acquis.

Mais les élus municipaux et les différents spécialistes qui ont participé à l'étude s'entendent pour dire qu'un coup de barre s'impose. Les immenses locaux du quartier — 12 millions de pieds carrés, soit 10 fois plus que la Cité du multimédia — représentaient le deuxième plus important contribuable de l'ancienne Ville de Montréal, tout juste après le centre-ville.

C'était avant la fulgurante descente aux enfers de l'industrie du vêtement et du textile, secouée par la Chine, le Bangladesh et les autres pays en croissance qui exportent massivement dans les pays occidentaux. Selon une étude de la firme Raymond Chabot Grant Thornton, les édifices présents dans le quadrilatère de la Cité de la mode ont vu leur valeur foncière fondre de 22 % entre 1998 et 2002. Pendant ce temps, le reste de la Ville voyait sa valeur foncière progresser de 15 % en moyenne.

Le quartier, qui se vide tranquillement de ses entreprises, comptait la moitié des 26 000 travailleurs du vêtement et du textile à Montréal. Aujourd'hui, les locaux se transforment en entrepôts sans vie à l'intérieur. La façade des immeubles se dégrade. Dans ses études, la Ville arrive donc à la conclusion qu'il faut installer de nouvelles entreprises qui gravitent dans des secteurs qui ne sont pas en déclin.

Des centres de contacts clients et des sièges régionaux en appuie au siège social seraient de bons acteurs pour une relance, dit-on. À l'image de l'installation de la Banque Laurentienne. L'aspect design de la mode, bien que présent dans la réflexion, ne semble pas l'avenue prioritaire, notamment à cause de l'état du quartier. Reste à voir si les idées seront accompagnées de dollars tangibles...