Le tabac, cet autre objet de désinvestissement

«Si rien n’est fait pour endiguer cette tendance, le tabac tuera un milliard de personnes dans le monde au cours du XXIe siècle.»
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir «Si rien n’est fait pour endiguer cette tendance, le tabac tuera un milliard de personnes dans le monde au cours du XXIe siècle.»

Alors que la Caisse de dépôt et placement du Québec fait face à de nouveaux appels au désinvestissement des hydrocarbures, un autre grand investisseur a pris la décision en décembre de se retirer complètement d’un secteur tout aussi controversé, le tabac.

Seize ans après avoir interdit à ses gestionnaires de détenir des actions dans ce secteur, le régime californien CALPERS, caisse de retraite de 303 milliards $US des employés du secteur public, vient d’étendre la restriction aux fonds gérés par des sous-traitants, ce qui donnera lieu à un désinvestissement de 547 millions.

Au coeur du débat figure une question inhérente au développement durable : le croisement des enjeux sociaux et des intérêts des cotisants.

Bon rendement

Une chose est sûre, le rendement des compagnies de tabac n’a rien à envier aux autres secteurs. Depuis cinq ans, par exemple, le titre d’Altria, qui fabrique les Marlboro, Players et Benson Hedges, a grimpé de 133 % à la Bourse de New York. Reynolds American (Camel, Pall Mall) a vu ses actions prendre 170 %. De décembre 2001 à décembre 2016, l’indice MSCI World Tobacco, qui représente sept fabricants valant plus de 500 milliards $US, a crû de 763 %, contre 135 % pour l’indice de base MSCI World.

La Caisse de dépôt et placement n’a aucune participation directe dans les titres du tabac, a-t-elle indiqué vendredi.

Petite histoire. Lorsque CALPERS décide de prendre ses distances en 2000, l’industrie du tabac croule sous les poursuites et les recours collectifs, un risque que le gestionnaire juge suffisamment élevé pour jeter l’éponge. D’autant plus, comme l’écrit à l’époque le New York Times, que ses avoirs sont passés d’environ 1 milliard $US à 525 millions sur un an.

CALPERS, qui appartient à une race d’investisseurs institutionnels particulièrement militants, ordonne donc à ses propres gestionnaires de tout liquider, mais ceux des fonds dans lesquels il investit à l’externe peuvent continuer.

3 milliards en moins

En 2015, un rapport soumis par Wilshire Associates, consultant retenu par le conseil d’administration, ravive le débat. En gros, tranche-t-il, la décision de 2000 a diminué de 3 milliards $US les rendements de CALPERS, cela ne faisait rien pour calmer les détracteurs qui soulignent son sous-financement chronique. La décision du mois dernier est le résultat de ce processus.

« Le désinvestissement est une décision difficile pour les régimes de retraite gouvernementaux. Ils ont un devoir clair de maximiser le rendement sur l’investissement de leurs membres », a écrit le Los Angeles Times en éditorial. « Mais à notre avis, ces organismes publics ont aussi la responsabilité de ne pas soutenir des forces de mauvaise foi, destructives ou corrompues dont les effets négatifs dépassent le bien qu’elles peuvent faire. »

Le Times a ajouté que le désinvestissement n’a peut-être pas contribué à réduire le taux de tabagisme en Californie, mais qu’il a fait partie d’une campagne ayant fini par « dénormaliser » la cigarette.

En France aussi

Sept mois avant CALPERS, l’assureur français AXA a fait la même chose, mais la taille des actifs qu’il détenait dans l’industrie, soit 1,8 milliard d’euros (2,5 milliards de $CAN), surpassait de loin ceux du régime californien. Dans le détail, le groupe, en tant « qu’assureur santé responsable », a promis de liquider immédiatement ses actions (200 millions d’euros) et de réduire progressivement son portefeuille d’obligations (1,6 milliard).

« Le tabac représente aujourd’hui la plus grande menace pour la santé publique au niveau mondial, a affirmé AXA lors de son annonce. Aujourd’hui, le tabac tue six millions de personnes par an et ce chiffre devrait augmenter jusqu’à huit millions de personnes par an d’ici 2030, pour la plupart d’entre elles dans les pays en développement. Si rien n’est fait pour endiguer cette tendance, le tabac tuera un milliard de personnes dans le monde au cours du XXIe siècle. »

Au cours des deux dernières années, la principale campagne de désinvestissement a ciblé les hydrocarbures, incitant les grands investisseurs institutionnels à sortir du secteur pour miser davantage sur les énergies propres et éviter de s’exposer aux risques d’une perte de valeur. Les dernières données de DivestInvest suggèrent que 688 institutions et 58 000 personnes, dont l’actif total s’élève à 5000 milliards $US, souhaitent réduire ou annuler leurs positions.