Les escrocs de l’investissement spéculatif prospèrent sur Internet

Vue aérienne de Nicosie, capitale de l’île de Chypre
Photo: Yoav Lemmer Agence France-Presse Vue aérienne de Nicosie, capitale de l’île de Chypre

C’est l’arnaque « 2.0 » par excellence et, surtout, une escroquerie financière de grande envergure, qui aurait déjà coûté plus de 200 millions d’euros (280 millions $CAN) à plusieurs milliers de victimes françaises.

Elle prospère partout sur le Web, les réseaux sociaux et les messageries électroniques, à coups de publicités racoleuses : « Devenez trader sur le Forex ! », « J’ai quitté mon job pour vivre de la Bourse », « 92 % de bénéfices en 60 secondes », « Trading pour les nuls », « Augmentez votre capital de 100 % avec notre algorithme ! »… Avec, en toile de fond et en guise d’appât, une imagerie attirante : photos d’îles à palmiers, plages paradisiaques et billets de banque.

Derrière ces bandeaux publicitaires se cachent des sociétés escrocs de courtage spéculatif (achat vente sur les marchés financiers), soit dépourvues d’agrément et interdites d’activité en France, soit dotées d’agréments « mal acquis ».

Ceux-ci leur sont attribués par des régulateurs laxistes dans des paradis fiscaux européens, tels Chypre ou Malte, d’où ils peuvent vendre leurs produits dans toute l’Union européenne, grâce à la libre prestation de services.

Ces sociétés proposent au grand public de miser de l’argent sur des plates-formes de transaction en ligne, d’abord quelques centaines d’euros, puis quelques milliers, faisant miroiter des profits rapides et exponentiels.

À les en croire, l’argent serait investi dans des paris gagnants, sur des évolutions de prix (à la hausse ou à la baisse), dans des délais très courts (les fameuses « options binaires »), le plus souvent sur le marché des devises (Forex)… Une stratégie d’hameçonnage. Un leurre.

Pas de miracle

« La martingale n’existe pas. On ne gagne pas 2000 euros en deux heures, déclare Claire Castanet, spécialiste du sujet au sein de l’Autorité des marchés financiers (AMF), directrice des relations avec les épargnants. L’argent n’est en réalité jamais investi. Les pertes s’accumulent… »

Nés dans les années 2000 sur fond d’euphorie financière et de boum d’Internet, ces sites se sont multipliés sous l’effet de la crise économique. Jusqu’à focaliser l’attention des régulateurs : l’AMF, garante de la protection de l’épargne, mais aussi l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), le gendarme des banques ; la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) ; et Tracfin, le service anti-blanchiment de Bercy.

Les signalements et les plaintes se multiplient depuis deux ans. Une cinquantaine d’enquêtes, représentant 500 victimes, sont en cours au parquet de Paris.

Selon Tracfin, l’escroquerie au courtage spéculatif a déjà coûté, à fin 2015, plus de 200 millions d’euros de préjudice cumulé, sur le seul territoire français. Et le compteur ne cesse de tourner. À l’échelle mondiale, les pertes dépasseraient le milliard de dollars chaque année… De son côté, en mars, le procureur de la République de Paris, François Molins, s’était alarmé du bond des grandes escroqueries financières, chiffrant leur coût global à 4,5 milliards d’euros sur les six dernières années.

À qui profite le crime ? « Certaines des sociétés derrière ces sites illégaux sont liées au grand banditisme. L’argent part directement dans les paradis fiscaux », raconte l’experte de l’AMF. Il y est alors blanchi. Mme Castanet sait de quoi elle parle. Car depuis plusieurs années, le régulateur des marchés fiche sur liste noire les sites interdits en France — une liste publiée avec l’ACPR qui se limite, droit oblige, aux sites dépourvus de tout agrément.

Or le premier à avoir été inscrit sur cette liste, en 2008, après des plaintes d’épargnants, se nomme Finanzas Forex. La police américaine a établi qu’il était lié à une société écran panaméenne et servait à blanchir de l’argent pour « El Chapo », célèbre chef du cartel de la drogue mexicain de Sinaloa, Joaquin Guzman.

De quelques noms il y a six ans, la liste des sites interdits est passée à 360 en 2015 et désormais 397 en cette fin 2016. Une inflation qui ne tient même pas compte d’autres sites escrocs, pour leur part dotés d’agréments de complaisance.

Les autorités de Chypre se sont montrées jusqu’à présent peu regardantes dans l’octroi d’agréments. Bon nombre de fraudes mises au jour ont pour point commun de passer par ce centre financier, dont les défaillances de contrôle avaient déjà été pointées lors de la crise de 2007-2008…

Le schéma classique est le suivant : un site est adossé à une société chypriote ou maltaise qui n’est qu’une coquille vide ; celle-ci est reliée à un centre d’appel clientèle installé, par exemple, en Israël, pays francophone. C’est de là que partent les appels vers les épargnants français, par téléphone ou sur Skype…

La ligne ne répond plus

« Les auteurs de ces escroqueries […] forment le personnel à démarcher les particuliers de manière offensive. Les premiers placements se révèlent en général positifs pour mettre le client en confiance. Puis viennent les premières pertes. Les opérateurs téléphoniques doivent alors convaincre le client de continuer à investir », relate Tracfin dans un rapport paru le 8  décembre. Et puis arrive le jour où la ligne ne répond plus. Le centre d’appels est fermé et la société chypriote dissoute avant d’être recréée sous un autre nom, pour reproduire le même scénario. »

« Nos investigations ont montré des liens entre des entités autorisées par Chypre et des entités non autorisées », confirme Mme Castanet. Un site chypriote vient encore d’être suspendu en juillet par l’AMF.

Depuis quelques mois cependant, le régulateur financier de Chypre se montrerait plus vigilant. Considérant que « la meilleure arme est la prévention », l’AMF a ouvert un centre d’accueil téléphonique pour les épargnants, qui informe, met en garde et collecte les réclamations. « Plus de 40 % des appels reçus par Épargne Info Service concernent le trading hautement spéculatif. Cela a représenté près de 6 000 appels en 2015. » Ce flux reste soutenu en 2016, avec près de 4 000 appels recensés à ce jour, dont 975 réclamations ou signalements.

De son côté, le service de médiation de l’AMF, qui traite les litiges avec des sites agréés, avait reçu, à la mi-novembre, 142 dossiers — ceux qui concernent des sites non agréés sont pour leur part transmis au parquet.

Certes, l’univers du trading spéculatif n’est pas fait que de sites escrocs. Il en existe quelques de sérieux, régulés depuis l’étranger et autorisés à démarcher des clients en France. Mais « même dans ce cas », met encore en garde l’AMF, cette activité s’adresse à des personnes expérimentées. « Il faut avoir à l’esprit que ce type d’investissements est risqué pour les investisseurs particuliers et il est fortement déconseillé. On y perd plus facilement qu’on y gagne. Il existe des effets de levier, qui agissent comme des coefficients multiplicateurs de pertes. »

Dans une étude récente conduite sur 15 000 clients des principaux prestataires autorisés par des régulateurs sérieux, entre 2009 et 2012, l’AMF a établi que « 90 % d’entre eux [avaient] perdu de l’argent », soit « 10 000 euros en moyenne ».