Mais qu’est-ce qui presse tant?

Le ministre-président de la Wallonie, Paul Magnette, est devenu un véritable héros chez lui.
Photo: Laurie Dieffembvacq Agence France-Presse Le ministre-président de la Wallonie, Paul Magnette, est devenu un véritable héros chez lui.

Après sept ans de négociations dans l’épineux dossier de l’AECG, la question est légitime : le temps presse-t-il vraiment ?

Le Canada et l’Union européenne ont encerclé la date du jeudi 27 octobre à leur calendrier depuis fort longtemps. Ils étaient persuadés que c’est à ce moment qu’ils parviendraient à signer l’Accord économique et commercial global (AECG), en route vers une entrée en vigueur provisoire de l’entente début 2017. Mais c’était avant que l’opposition wallone fasse dérailler leurs plans.

Depuis, les délégations canadiennes et européennes ont montré un empressement évident. « Le plus grand ennemi de cet accord-là, c’est le temps qui passe, a affirmé mardi au Devoir le négociateur en chef du Québec dans le dossier de l’AECG, Pierre Marc Johnson, au moment où la tenue de la rencontre de jeudi était toujours incertaine. Quand on a fait le tour de toutes ces questions, qu’on a fait des centaines d’heures de consultations et sept ans de négociations, il faut régler les choses. »

« Il est impérieux que nous signons maintenant, dans les meilleurs délais, a renchéri l’envoyé du Canada pour l’accord Canada-UE, Pierre Pettigrew. Nous sommes prêts à signer. Nous souhaitons signer cette semaine. »

Il n’y a pourtant pas de réel ultimatum, explique le directeur du Centre d’études et de recherches internationales (CERIUM) de l’Université de Montréal, Frédéric Mérand. « La seule pression vient du fait qu’il y a un sommet Canada-Union européenne et que tout le monde veut que ce soit réglé avant, mais il n’y a aucun empêchement pour que ça s’échelonne sur plus de temps. »

« L’avantage d’attendre, ce serait de faire baisser la pression pour trouver un compromis qui permettrait à Paul Magnette [le ministre-président de la Wallonie] de sauver la face. L’inconvénient, c’est que ça encouragerait tous ceux et celles qui ont des raisons de s’opposer à l’accord de s’exprimer », précise-t-il, en référence à des pays comme la Bulgarie ou la Roumanie. Sans compter les débats qui pourraient s’enflammer à l’approche des élections prévues en 2017 en France et en Allemagne.

Gare au Brexit

Le professeur de droit international économique à l’Université Laval Richard Ouellet voit un autre écueil se pointer à l’horizon en cas de délai : le Brexit. Depuis le discours remarqué de la première ministre britannique, Theresa May, en octobre dernier, tout indique que le processus de sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne sera enclenché avant la fin de mars 2017, pour un retrait potentiel à partir de 2019.

L’AECG, dans sa forme actuelle, tient compte du marché britannique, qui représente 40 % du commerce canadien en Europe, indique M. Ouellet. Mais si l’accord n’était pas signé au moment d’enclencher le processus de retrait du Royaume-Uni, les négociations prendraient une tout autre tournure, prédit-il.

« Il ne faudrait pas que l’agenda du Brexit et celui de la ratification de l’AECG se recoupent trop, parce que ça pourrait devenir problématique. Ça nous obligerait sans doute à renégocier beaucoup de contingents [quotas] pour beaucoup de produits. »

Une perspective qui n’effraie pas Pierre Pettigrew. « On a bien l’intention de signer et de mettre en oeuvre [l’AECG], de manière provisionnelle, pendant que la Grande-Bretagne fera encore partie de l’Union européenne », répond-il.

Faire face à un héros

Cela dit, la Wallonie n’a pas tout à fait tort de réclamer plus de temps, estime Frédéric Mérand. « Les provinces canadiennes ont été associées au processus de négociation depuis longtemps, […] les négociateurs européens ont fait de même avec les États membres de l’Europe, mais la Belgique a considéré, à tort, que ça ne concernait pas les Wallons. »

Or, comme on le sait maintenant, la Belgique ne peut donner son feu vert à l’accord sans l’appui des trois gouvernements régionaux de la fédération belge, y compris celui de la Wallonie.

Le problème pour les défenseurs de l’accord, c’est que le ministre-président de la Wallonie, Paul Magnette, est aujourd’hui devenu le porte-étendard de l’ensemble de l’opposition européenne à l’AECG.

« Il est un véritable héros politique en Belgique. Étant devenu le représentant de la résistance à la mondialisation, il ne peut pas accepter n’importe quoi. Il n’a donc aucun intérêt à faire des concessions immédiates », note M. Mérand.

« Je ne veux pas dire que M. Magnette n’est pas sincère dans ses arguments, mais le jeu politique est plus important que les principes qu’il défend », précise cependant le professeur, en rappelant que le dirigeant wallon fait l’objet de pressions de la part de la gauche, en provenance de son propre parti socialiste ou encore du Parti du travail de Belgique, qui se situe à l’extrême gauche. « La demande de la Wallonie, c’est de changer le texte d’une manière qui soit juridiquement contraignante, observe M. Ouellet. Ça peut se faire avec une annexe, une déclaration interprétative ou en jouant dans le texte de l’accord même. Et ça, dans tous les cas, ça ne peut pas être rapide. »

6 commentaires
  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 26 octobre 2016 10 h 15

    Mais qu'est-ce qui presse tant???

    Mais qu'est-ce qui presse tant???
    Mais qu'est-ce qui presse tant???

    • Raymond Labelle - Abonné 26 octobre 2016 13 h 14

      Plus le temps passe, plus il y a le risque qu'un État ou un sous-État qui a voix au chapitre dans un État, à l'issue d'une élection ou autrement, s'oppose à la signature pour une raison ou pour une autre. Sur 28 États dont certains composés de sous-entités, c'est un risque réel - les possibilités sont multiples.

      Et, comme le dit l'article, plus on s'approche du Brexit, plus la confusion des genres peut venir mettre des bâtons dans les roues de l'accord.

  • Francois Cossette - Inscrit 26 octobre 2016 11 h 08

    Bravo !!!!

    Merci a la wallonie, au moins eux ne vendront pas leur population pour une poignee de $$$$ parce que c'est exactement ce qu'a fait le canada et son negociateur en chef pm johnson. Vendre la population pour enrichir une poignee d'amis. Une entente qui aurait fait quelques gagnants mais des milliers de perdant.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 26 octobre 2016 12 h 46

    Vivement ...

    un Paul Magnette de ce côté-ci de l'Atlantique...

    Selon Pierre Marc-Johnson, qui représente le Québec dans les négociations au AÉCG, le but de l'accord est "de favoriser le commerce entre les pays"...

    Mais selon Joseph Stiglitz * "C'est plus qu'une entente commerciale; le CETA ou AÉCG est plutôt un forfait,clés en main, offert aux transnationales pour qu'elles puissent faire main basse sur l'État". Le cheval de Troie moderne.

    * Économiste, Prix Nobel 2001 en Économie.

  • Nadia Alexan - Abonnée 26 octobre 2016 17 h 31

    Une moquerie de la démocratie!

    Ça presse parce que les multinationales et les riches qui constituent le 1% ont hâte à tout accaparer sans ni discussion ni débat public! Les tenants du libre-échange ont peur que l'information et la réalité du contenu de ces Accords soient connues par le bon peuple, des deux bords de l'Atlantique, et qu'il aille faire pression sur les gouvernements pour éliminer la section sur les investissements, une Charte de droits aux multinationales. Nos gouvernements sont en train de se moquer de notre démocratie.

  • Serge Sokolski - Abonné 26 octobre 2016 21 h 18

    Carte blanche pour la destruction des démocraties

    Il y a peu, l'Uruguay a été poursuivi pour 2 milliards de $ par Philip Morris parce que le pays faisait de la publicité anti-tabac. Ce qui est contraire à l'activité de cet empoisonneur. C'est vers ce genre de conflits que nous amènent les signataires du AECG. La classe politique subordonnée aux transnationales, agit en se moquant totalement des citoyens. Le cynisme face à la classe politique vient de ce mépris. Une fois élus, les politiques vivent en vase clos à mille lieues des besoins des populations. Et après on s'étonne de voir des partis d'extrême-droite, un faible taux de participation aux élections et des Brexit.