AECG: Freeland revient au pays bredouille

La ministre du Commerce international, Chrystia Freeland, est rentrée au Canada sans être parvenue à convaincre la Wallonie.
Photo: Michael Bradley Agence France-Presse La ministre du Commerce international, Chrystia Freeland, est rentrée au Canada sans être parvenue à convaincre la Wallonie.

Les partenaires européens du Canada tentaient tant bien que mal de se faire rassurants vendredi, quelques heures après que la ministre du Commerce international, Chrystia Freeland, eut quitté la table des négociations de l’accord de libre-échange Canada-Europe, citant l’impossibilité de s’entendre avec les Wallons.

Tentant de refouler ses larmes, la ministre Freeland a posé un constat d’échec vendredi, à sa sortie de l’Élysette, le siège du gouvernement wallon à Namur, où elle était venue tenir des rencontres de la dernière chance. « Nous avons passé la journée ici et avons travaillé très fort avec la Wallonie et la Commission européenne pour répondre aux préoccupations qui sont exprimées. […] Le Canada a travaillé, et moi, personnellement, j’ai travaillé très fort, mais maintenant, il semble évident pour moi, pour le Canada, que l’Union européenne n’est pas capable d’atteindre un accord international, même avec un pays qui a des valeurs européennes comme le Canada, même avec un pays si gentil et avec beaucoup de patience comme le Canada », a-t-elle déclaré en français.

« Le Canada est déçu et, moi, personnellement, je suis déçue, mais je pense que c’est impossible, nous retournons à la maison. Au moins, je pourrai revoir mes trois enfants demain. »

Petit État infranational de 3,5 millions de personnes, la Wallonie pourrait donc faire dérailler cet Accord économique et commercial global (AECG) entre 28 pays, et ce, après d’âpres discussions au cours des derniers mois pour convaincre l’Allemagne, la France, l’Autriche, la Bulgarie ou encore la Roumanie, notamment.

Même si la Belgique est pour le traité de libre-échange, sa Constitution stipule que l’accord doit aussi être approuvé par ses trois gouvernements régionaux : la Flandre, la Wallonie et Bruxelles-Capitale.

Le Canada « pris en otage »

De passage à Montréal, le négociateur en chef pour le Québec dans le cadre de cet accord, Pierre Marc Johnson, a invité l’Europe à se « ressaisir » à la suite de ce revirement. « Voici 0,7 % de la population d’Europe qui se dit insatisfaite de ce que 99,3 % considèrent comme optimal. […] Le Canada est pris en otage par une situation de politique interne à la Belgique. »

Photo: Virginie Lefour Agence France-Presse Le ministre-président de la Wallonie, Paul Magnette, refuse toujours de céder du terrain dans le dossier de l’AECG.

Cette crise peut être résolue, selon lui. Il n’a toutefois pas voulu s’avancer sur le temps que cela pourrait prendre, alors que la signature officielle du document était prévue pour le 27 octobre prochain, à Bruxelles, en présence du premier ministre Trudeau.

M. Johnson s’exprimait dans le cadre d’une table ronde tenue au Conseil des relations internationales de Montréal (CORIM), à laquelle participaient également la ministre des Relations internationales du Québec, Christine St-Pierre, et l’ambassadrice de l’Union européenne au Canada, Marie-Anne Coninsx.

Pas la fin

Cette dernière a estimé que la décision de la ministre Freeland de tourner les talons ne signifie pas pour autant « la fin du processus », jugeant que des « progrès importants avaient été faits dans la plupart des domaines qui inquiètent la Wallonie » au cours des derniers jours.

« Ce n’est pas du chantage de la part de la ministre. Je comprends sa déception, elle a fait un travail extraordinaire dans le dernier mois. Elle a expliqué [aux Wallons] qu’on ne doit pas avoir de craintes par rapport à l’accord. […] Ce n’est pas la fin du processus. »

Mme St-Pierre gardait elle aussi espoir de voir le traité ratifié dans les délais prévus, rappelant les liens qui unissent la Wallonie et le Québec, deux États francophones.

À Bruxelles, le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, s’est montré rassurant, lui aussi. « Je ne désespère pas que nous trouvions une solution dans les prochains jours avec nos amis wallons », a-t-il déclaré.

La Wallonie craint entre autres que l’AECG serve de modèle à suivre pour le traité de libre-échange qui se négocie actuellement entre l’UE et les États-Unis. Elle réclame davantage de garanties de nature protectionniste, notamment pour son agriculture.

Autant les provinces canadiennes que les gouvernements infranationaux européens, dont celui de la Wallonie, ont eu à donner leur feu vert pour que soit ratifié l’AECG. Le geste wallon survient au bout de sept ans de négociations ardues entre Ottawa et l’Europe, d’abord sous l’égide du gouvernement conservateur de Stephen Harper, puis sous les libéraux.

L’opposition conservatrice n’a d’ailleurs pas manqué de critiquer ce plus récent développement, estimant que le gouvernement de M. Trudeau devrait porter l’odieux de cet « échec ». « Cet accord nous a pris des années à négocier, et ce sont les conservateurs qui ont fait tout le travail. Tout ce que les libéraux avaient à faire, c’est d’apposer la signature finale à l’accord que nous avons obtenu », a lancé la députée Candice Bergen, vendredi à Ottawa.


La Wallonie demande du temps

La région belge de Wallonie a besoin d’« un peu de temps » pour négocier l’accord avec le Canada, a déclaré vendredi le chef du gouvernement, Paul Magnette, se disant « surpris » par l’échec des discussions. « On avait une discussion constructive avec les Canadiens, mais on n’a pas pu s’entendre », a affirmé M. Magnette, dont l’opposition à l’accord empêche son adoption par l’UE.

Le ministre-président wallon a fait valoir que, si les discussions commerciales conduites par la Commission européenne avec le Canada ont duré sept ans, la région belge, elle, n’a commencé à négocier que début octobre avec la Commission, alors que le Parlement régional avait fait connaître ses griefs depuis des mois. « Je sais qu’il y a beaucoup de parlements qui n’examinent pas les traités. Le nôtre a les mêmes droits qu’un parlement national, et on a entamé un processus d’examen parlementaire du traité depuis plus d’un an, a fait valoir le chef socialiste. Je ne demandais pas des mois, mais un processus parlementaire ne peut pas se faire en deux jours », a-t-il expliqué. M. Magnette estime que la balle est désormais dans le camp de l’exécutif européen, qui devra reprendre contact avec Ottawa.


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