Tintin au pays de la finance

Photo: Niklas Halle'n Agence France-Presse

Prenez un journaliste néerlandais qui ne connaît rien à la finance. Plongez-le deux ans et demi en immersion à la City de Londres. Laissez infuser. Vous obtiendrez l’excellent livre de Joris Luyendijk, récemment traduit en français (Plongée en eau trouble, Plon, 272 pages).

Ne vous fiez pas au titre, un brin racoleur, qui laisse imaginer un énième ouvrage sur les méchants banquiers. Ce livre évite tout manichéisme, et l’auteur reconnaît volontiers une sympathie pour ces travailleurs de la finance hautement qualifiés, éduqués et ouverts au monde. Sa conclusion n’en est que plus inquiétante, épinglant les dérives d’un système qui ne s’est absolument pas réformé.

Joris Luyendijk s’était un jour livré à une expérience. Ne connaissant rien aux transports durables, il avait tenté de répondre à la question suivante : la voiture électrique est-elle une bonne idée ? Il en avait réalisé un blogue, avançant au fur et à mesure dans sa découverte du sujet, partageant ses connaissances avec les lecteurs.

En 2011, le rédacteur en chef du Guardian lui a proposé de faire la même chose avec la finance. Partir d’une connaissance nulle du sujet et progressivement avancer dans sa découverte avec les lecteurs. Le résultat rend l’enquête très facile à lire, loin des questions techniques ou réglementaires. Quand il a commencé son travail, notre Tintin au pays de la finance s’est heurté à la loi du silence qui règne à la City. Aucun banquier ne voulait le rencontrer. Il a donc fallu mener l’ensemble des entretiens off the record. Au total, le journaliste a obtenu plus de deux cents rendez-vous avec des banquiers du back office, du middle office et du front office, des régulateurs, des chargés de ressources humaines…

Sa première surprise a été de trouver tout ce petit monde fort agréable à côtoyer. Ici, pas de caricature façon Loup de Wall Street, avec des salles des marchés hurlantes et des soirées tournant à la cocaïne dans les bars à strip-tease. L’auteur a rencontré des gens qui sortent d’excellentes universités, qui voyagent à travers le monde, viennent d’horizons très divers et tiennent des conversations passionnantes. Le problème, finit-il par conclure, ne vient pas de là. « Je suis persuadé que si l’on envoyait tous les employés de la City sur une île déserte et qu’on les remplaçait par 250 000 autres personnes, on constaterait très vite le même genre d’abus et de dysfonctionnement. »

Joris Luyendijk est également allé au-delà d’un deuxième cliché : les primes. Évidemment, l’argent joue un rôle majeur dans le monde de la finance. Mais l’auteur relève une autre explication de l’attitude à court terme de la City. Si les primes sont mirobolantes, les plans de licenciements sont permanents et d’une violence extrême. Chaque année, les grandes banques suppriment une partie de leurs effectifs. Depuis la crise de 2008, c’est même devenu un véritable bain de sang.

Des conformistes

Généralement, la sanction tombe par un coup de fil des ressources humaines. Dans l’heure, le banquier est mis dehors, escorté par deux gardiens, avec interdiction de récupérer ses affaires à son bureau. Sa ligne de téléphone est suspendue, sa carte de crédit corporative annulée, et le voilà à la rue.

Il ne s’agit pas de pleurnicher sur leur sort. Mais de constater que la grande majorité des acteurs de la City n’a aucune raison de travailler sur le long terme. Du jour au lendemain, tout peut s’arrêter. Non seulement prendre des risques de court terme augmente la prime, mais, surtout, la probabilité d’être encore là l’année suivante est faible.

Quant à ceux qui auraient des remords — qui pensent que leur banque prend trop de risques, qui en ont marre de voir leurs clients arnaqués, qui regrettent le court-termisme —, ils sont bien rares. Le monde de la finance est divisé en petites tâches séparées, et très peu ont une vision d’ensemble. Chacun peut d’ailleurs justifier assez clairement de son utilité. Les produits financiers « pourris » de la crise de 2008 ont été inventés au départ pour d’excellentes raisons.

Bref, rien ne sert de montrer du doigt une poignée de méchants individus. « J’ai découvert qu’une bonne partie du grand public est extrêmement réticente à accepter l’idée que, dans une large mesure, le monde financier ne soit pas peuplé de gens qui font sciemment le mal, mais de conformistes qui ont simplement cessé de s’interroger sur ce qui est bien ou mal », écrit-il.

Joris Luyendijk ne donne pas vraiment de solution à cette crise. Mais il s’interroge : presque une décennie après la faillite de Lehman Brothers, pas grand-chose n’a changé. Les banques ont juste dû augmenter leurs fonds propres et quelques mesures ont été prises pour mieux réguler le secteur. Et pourtant, le sujet n’est pas une priorité du monde politique. Aucun grand parti n’évoque vraiment la remise à plat du système. Lui-même ressort pourtant terrorisé de ses deux ans et demi d’enquête. Selon lui, le système financier continue d’avancer à grande altitude, mais « le cockpit de l’avion est vide ».

1 commentaire
  • Loïc Haméon - Abonné 7 septembre 2016 09 h 21

    Et les dirigeants, dans tout ça?

    Étrange tout de même l'angle de cet article. "Rien ne sert de montrer du doigt une poignée de méchants individus". Soit, les acteurs au bas ou au milieu de l'échelle sont prisonniers de la culture de l'entreprise qui les emploie, mais qui la détermine, cette culture?

    Qui donc édicte des règles en vertu desquelles les gens sont remerciés à la moindre contre-performance? Qui ordonne aux ressources humaines de passer le coup de fil fatidique? Qui arrange les tâches pour que les exécutants n'aient pas une vue d'ensemble des activités?

    À en croire cet exposé, les sociétés bancaires ne sont pas dirigées par des humains, mais sont douées de volonté et de personnalité propre, et ces caractéristiques immanentes ne peuvent être blâmées sur personne!

    Il y a tout de même bien une "poigné d'invidivus", méchants ou non, qui siègent aux conseils d'administration de ces entreprises? Qui prennent les décisions? Qui déterminent des politiques stratégiques et choisissent de favoriser des comportements profitables à court ou à long terme? Qui investissent des ressources dans le lobbying antiréglementation au lieu de les consacrer à la conformité?

    Par ailleurs, tous ces gens fort intéressants et sympathiques, qu'est-ce qui les a attiré vers ce milieu si dur, si impitoyable, si instable, dans lequel ils doivent se remplir les poches le plus vite possible au cas où ils seraient à la rue le lendemain? Un amour pur et chaste pour les colonnes de chiffres et la vente à pression? Ou plutôt un appât du gain au-dessus de la moyenne? Ils n'ont peut-être pas une bonne vision d'ensemble des activités de leurs entreprises dans leurs tâches, mais ils peuvent certainement en lire les conséquences dans les journaux. Comment réconcilient-ils leur participation à ce système pourri et leur conscience sociale de citoyens du monde? Pourquoi devrions-nous excuser le fait qu'ils privilégient leur gain personnel à la stabilité économique mondiale simplement parce qu'ils ont des anecdotes intéres