Le yuan attire toujours les marchés européens

Le yuan est déjà la deuxième devise mondiale pour le financement de l’import-export.
Photo: Greg Baker Agence France-Presse Le yuan est déjà la deuxième devise mondiale pour le financement de l’import-export.

Lanternes pourpres, bambous et dragons. Pour la troisième édition de son forum consacré au yuan, la devise chinoise, le Luxembourg n’a pas reculé devant la dépense. Privatisée, la prestigieuse Philharmonie du Grand-Duché a été rhabillée aux couleurs de l’empire du Milieu. Ce mercredi, les petits plats ont été mis dans les grands pour accueillir le gratin de la finance européenne et asiatique. Au menu des discussions : l’internationalisation du renminbi, l’autre nom du yuan. Et les innombrables possibilités commerciales et financières qui l’accompagnent.

Pour le petit pays européen, l’enjeu est colossal : convaincre qu’il a tous les atouts pour devenir la porte d’entrée des investisseurs chinois en Europe. Mais il n’est pas seul dans la course. Paris, Londres, Francfort ont également de beaux arguments. « Ce n’est pas un concours de beauté, chaque place financière a sa spécialité », assure Nicolas Mackel, de Luxembourg for Finance, le lobby financier du Grand-Duché. Paris remporte la palme des dépôts bancaires en yuan et des liens avec l’Afrique, mais Londres est la championne du marché des changes. Les fonds d’investissement luxembourgeois ont une longueur d’avance, tandis que Francfort brille pour l’usage commercial de la devise chinoise.

Voler la vedette au dollar

En dépit du krach boursier de l’été 2015 et des doutes sur la croissance du géant asiatique, le yuan fait toujours rêver l’Europe. Et pour cause : son internationalisation pourrait changer la face du monde. Et elle n’en est qu’à ses débuts. Selon Swift, l’entreprise spécialiste des transferts de données bancaires, la devise de l’empire du Milieu pesait 1,82 % des paiements internationaux en avril, loin derrière l’euro (30,7 %) et, surtout, le dollar (41,9 %). Mais elle est déjà la deuxième devise mondiale pour le financement de l’import-export, tandis que 30 % du commerce extérieur chinois est désormais libellé en yuans, contre 12 % en 2012. « Les mesures prises par Pékin ces derniers mois pour freiner les sorties de capitaux ont un peu ralenti le processus, mais il est bien engagé », note Bei Xu, spécialiste des pays émergents chez Exane. « Nous avançons très prudemment, mais sans retour en arrière », a déclaré Xuechun Zhang, représentante à Francfort de la Banque centrale de Chine (PBoC), en ouverture du forum luxembourgeois.

Pékin rêve de voir, un jour, le yuan voler la vedette du dollar. En 2005, les autorités communistes ont commencé à desserrer le contrôle de leur monnaie qui, contrairement au dollar ou à l’euro, n’est que partiellement convertible. En 2010, les entreprises chinoises ont été autorisées à régler leurs importations et exportations en renminbis — jusque-là, elles le faisaient en dollars.

Dans la foulée, le gouvernement a fait de Hongkong le premier centre offshore de sa monnaie, en autorisant une filiale de la Bank of China à y piloter l’offre de yuans à l’international. « Hongkong reste la première source de devises chinoises pour les banques étrangères, mais d’autres places offshore ont essaimé dans le monde », explique Arnaud Latinier, spécialiste du pays chez Tac Financial. Par exemple à Singapour, Londres, Paris ou encore Francfort.

Depuis, une foule de services et produits financiers se développent autour du yuan : gestion d’actifs, conseils en investissement, émissions d’obligations en renminbis, etc. Sans oublier les entreprises chinoises souhaitant s’implanter en Europe. Et qu’il faut aider à décrypter les législations locales ou à rédiger les contrats. Une manne pour les places financières du Vieux Continent. Même si Pékin n’hésite pas à les mettre en concurrence pour choisir, au cas par cas, les meilleurs services.

Car pour l’empire du Milieu aussi l’enjeu est grand : l’internationalisation du yuan est indispensable pour accompagner le développement de son économie et pour réduire sa dépendance au dollar, tout en asseyant son rôle de superpuissance. « Mais les étapes à franchir pour y parvenir sont encore nombreuses », prévient Françoise Huang, économiste chez Exane.

Régime de change

Durant l’été 2015, la PBoC a dérouté en modifiant par surprise son régime de change. Alors que jusque-là le cours du yuan était indexé sur un panier de devises, l’institution fixe désormais, chaque matin, un cours pivot autour duquel celui-ci ne peut varier que de 2 % à la hausse ou à la baisse.

Cet assouplissement a convaincu le Fonds monétaire international (FMI) d’accepter le yuan dans son panier de devises, les droits de tirage spéciaux — un actif de réserve que les banques centrales peuvent s’échanger. Une consécration. Mais comme, dans le même temps, le pays a laissé sa devise se déprécier un peu, déclenchant une panique boursière et des sorties de capitaux, le reste de la planète s’est mis à douter de la stratégie de Pékin. « Nous travaillons à rétablir la confiance », assure Xuechun Zhang, de la PBoC, promettant que le renminbi sera librement convertible en 2020. Ambitieux. Il en faudra pourtant plus pour que celui-ci devienne une véritable monnaie internationale. « L’ensemble des contrôles de capitaux devront être levés, en particulier ceux à la sortie du pays, pilotés par un système de quotas complexes », explique Mme Xu. Mais Pékin ne pourra le faire que très progressivement.

Et pour cause : si les barrières sont levées trop vite, une partie de l’épargne des entreprises et des ménages chinois risque de fuir le pays pour aller s’investir ailleurs. La Chine n’a pas assez de produits de placement susceptibles de la capter, à l’exemple des contrats d’assurance-vie en France. Pour garder son épargne, le pays devra donc construire des marchés financiers solides, capables d’attirer aussi les investisseurs étrangers.

D’importantes réformes

Encore faut-il que ces derniers, comme les Chinois, aient confiance dans l’économie locale ! « Pour cela, Pékin devra mener d’importantes réformes, faire le ménage parmi les entreprises zombies ou trop endettées, améliorer la gouvernance des groupes publics », détaille Mme Huang, de chez Exane. Pas simple. Car si l’État chinois maintient artificiellement à flot nombre d’entreprises affichant d’énormes surcapacités de production, c’est d’abord pour éviter une explosion du chômage déstabilisatrice pour le pays…

La route sera donc délicate. « Peut-être, mais en six ans le yuan a parcouru autant de chemin que la plupart des autres grandes devises en plusieurs décennies », remarque Pierre Gramegna, le ministre des finances luxembourgeois, saluant le pragmatisme des Chinois. Le Grand-Duché sera toujours prêt à déballer lanternes et dragons pour les accueillir…