Montréal veut faire sa place dans la «fintech»

La «fintech» fait référence à la nouvelle génération de services financiers: plateformes de prêts interpersonnels, paiement mobile, applications d’épargne automatisée, bitcoin, etc.
Photo: Getty images La «fintech» fait référence à la nouvelle génération de services financiers: plateformes de prêts interpersonnels, paiement mobile, applications d’épargne automatisée, bitcoin, etc.

Les investissements dans la technologie financière, ou «fintech» explosent, et la communauté montréalaise met les bouchées doubles pour que la métropole se taille une place dans cet univers où les grands centres financiers prennent déjà beaucoup de place.

Lentement mais sûrement, le milieu s’organise. Outre Finance Montréal, qui veut rallier les acteurs locaux autour d’une même cause, deux fonds spécialisés se donnent comme mission d’appuyer des entreprises (Ferst Capital Partners et M2S Capital). Un autre organisme, Finfusion MTL, a organisé l’an dernier quatre événements pour « propulser » la communauté.

« Dans cette révolution, on veut que les institutions puissent s’adapter, parce que ça va avoir un impact sur leur compétitivité. Mais aussi, on veut que Montréal ait sa part du gâteau, même si on sait qu’il y a des gros joueurs comme Londres et New York », dit le directeur général de Finance Montréal, Mario Albert, qui a aussi dirigé Investissement Québec et l’Autorité des marchés financiers. Depuis 2013, Finance Montréal organise chaque automne un colloque sur la question, le plus grand au Canada.

La fintech, qui intéresse certaines grandes institutions et en préoccupe d’autres en raison de son potentiel disruptif, fait référence à la nouvelle génération de services financiers: plateformes de prêts interpersonnels, paiement mobile, applications d’épargne automatisée, bitcoin, objets connectés permettant aux assureurs d’offrir des rabais aux clients, etc. Parmi les développeurs montréalais connus figurent des noms comme Blockstream, spécialisé dans les cryptomonnaies et l’architecture sous-jacente, et Lightspeed Retail, qui vend des services numériques pour la vente au détail.

Éventuel carrefour

Un des objectifs de Finance Montréal porte sur la création d’un « hub fintech », dit M. Albert. En d’autres mots, un espace de développement commun. « On veut rassembler les gens impliqués dans l’écosystème et les faire travailler ensemble. Ça implique qui ? Les institutions financières, qui sont nos membres, les grands intégrateurs comme CGI, Accenture, Microsoft, qui sont souvent, pour les jeunes pousses, une porte d’entrée vers les grandes institutions. Il y a les universités, les fonds de capital de risque, les associations, les accélérateurs comme District 3, la maison Notman, etc. »

Les données financières sur l’investissement dans la fintech canadienne sont encore parcellaires, mais les estimations mondiales sont énormes. Selon des données de Citigroup, l’argent investi dans la fintech est passé de 1,8 milliard à 19 milliards en cinq ans. Au Canada, la ville de Toronto est perçue comme le principal carrefour de la fintech, mais Vancouver a aussi ses aspirations.

« Je pense que Montréal peut se doter d’un centre important et de personnes qui restent à long terme et participent au développement de plusieurs entreprises dans le temps, qui créent des profits et des emplois », dit Thomas Pasturel, cofondateur de Finfusion. Sans nécessairement être issu du milieu universitaire ou d’un centre d’innovation existant, le mouvement montréalais évolue de façon un peu plus « organique », dit-il. « Ça s’est organisé progressivement au cours des dernières années, des derniers mois, de manière très informelle. »

« Montréal a des chances », dit Philip Barrar, dont le projet BankMe fait partie de ceux appuyés par Ferst Capital Partners, un des fonds montréalais spécialisés en fintech. Y a-t-il une scène fintech montréalaise ? « On essaie d’en créer une », dit-il en parlant de Ferst et du partage d’espaces à bureau dans un édifice de Saint-Henri. « Desjardins Labs travaille fort aussi, tout comme Finfusion. »

Plusieurs variables

Quiconque veut prendre part au développement du secteur doit savoir que les enjeux sont multiples, dit toutefois M. Barrar. « Avec la réglementation, les approbations gouvernementales, les coûts… Dans cette industrie, vous travaillez avec les banques et contre les banques en même temps. Et vous essayez de gagner la confiance des consommateurs, qui ne sont pas toujours familiarisés avec la fintech. C’est plein de variables, c’est difficile de construire une start-up tout seul. »

Le projet de M. Barrar? Construire une plateforme pour aider les gens à gérer leurs finances, à choisir des services, à les comparer en fonction du coût et des besoins, à ne pas payer trop de frais bancaires, etc. Les gens n’aiment pas s’occuper de leurs finances, dit-il. « On peut comparer ça au fait de sortir les vidanges. Quand c’est vide et propre, on n’y pense pas, mais quand ça se remplit, ça sent et il faut s’en occuper. » Les gens passent plus de temps à préparer un voyage qu’à négocier un taux hypothécaire. « Vous pouvez économiser 500 $ sur votre voyage, mais sur la durée de votre hypothèque, vous pouvez économiser 26 000 $ si seulement vous essayez de réduire le taux d’un demi-point. Les finances, c’est un sujet qui rend mal à l’aise. On veut améliorer les connaissances des gens, leur donner ça en petites bouchées pour qu’ils puissent le digérer facilement. »

Effet disruptif

Un récent sondage mondial effectué par PricewaterhouseCoopers auprès de 544 cadres de l’industrie financière et d’entreprises fintech révèle que la majorité des institutions dites « traditionnelles » (83 %) croient qu’une partie de leurs activités sera à risque d’ici 2020. Dans les banques, ce chiffre grimpe à 95 %.

« Les institutions financières sont très sensibilisées, très attentives », dit Éric Lemieux, président fondateur de M2S Capital. Son objectif est d’engager des sommes de 1,5 à 12 millions par investissement. Il vise des sociétés en phase de croissance, contrairement à Ferst Capital, qui appuie des start-up. « Le grand gagnant de la fintech, ça sera le consommateur. D’abord, ça va diminuer les coûts de certains services. On le voit depuis longtemps dans les paiements, les transferts, par exemple. »

Le virage fintech, dit M. Lemieux, « c’est un petit électrochoc à l’industrie financière qui lui fait comprendre que, même si on est dans un oligopole, la technologie peut la faire trembler ». La clientèle peut être moins fidèle ou elle peut être fragilisée. « Mais là, on n’a pas encore vu l’arrivée d’un Uber, comme c’est arrivé dans le monde du taxi. »