Un grand bâtisseur du Québec inc.

Bernard Lamarre est décédé au terme d’un combat acharné contre une maladie fulgurante.
Photo: Annik MH de Carufel Archives Le Devoir Bernard Lamarre est décédé au terme d’un combat acharné contre une maladie fulgurante.

Géant du génie québécois, visionnaire, philanthrope, passionné de l’art : le fleuve de réactions qui a déferlé mercredi à la suite du décès de Bernard Lamarre est celui réservé aux gens qui ont marqué leur époque. Car tout en construisant une collection de 1300 tableaux, acquise par le Musée d’art contemporain de Montréal dans les années 90, celui qui a piloté Lavalin jusqu’à sa fusion avec SNC était un acteur de premier plan dans l’émergence du Québec inc. Sa disparition, à l’âge de 84 ans, survient au terme d’un combat acharné contre une maladie fulgurante.

Du premier ministre Philippe Couillard à l’Ordre des ingénieurs en passant par les partis d’opposition, le maire de Montréal, les chambres de commerce et le Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), tous ont salué sa contribution et son rôle dans des projets comme le développement de la baie James, la construction de l’autoroute Ville-Marie et la réalisation du pont-tunnel Louis-Hippolyte-La Fontaine.

Outre le MBAM, dont il a présidé le conseil de 1982 à 1991 et de 1997 à 2008, M. Lamarre a été président de l’Ordre des ingénieurs du Québec de 1993 à 1997. L’implication allait plus loin. En 2001, avait signalé le magazine L’actualité, il en comptait pas moins de 22. Outre l’Université de Montréal, l’école Polytechnique, la Société du Vieux-Port et la Société de la faune et des parcs du Québec, il a aussi siégé à celui du Devoir inc., dont l’actuel président est son fils Jean.

« Quand on parle de nationalisme québécois, ce qu’il voyait, ce n’était pas une question d’indépendance, c’était de prouver que les Québécois étaient capables de réussir à travers le monde, qu’on était assez bons, qu’on avait d’excellents ingénieurs, d’excellents artistes capables de se développer. Et il les a toujours encouragés à mieux réussir,a dit Jean Lamarre. C’était un éternel optimiste, généreux de son temps. »

Photo: Canal D

De Lalonde & Valois à Lavalin

Né à Chicoutimi et diplômé en génie civil de l’École polytechnique de l’Université de Montréal, M. Lamarre entame sa carrière en 1955 chez Lalonde & Valois, l’ancêtre de Lavalin. Il en devient le président en 1972, poste qu’il occupe jusqu’en 1991 au moment où SNC en fait l’acquisition pour donner naissance à la multinationale que l’on connaît aujourd’hui.

« J’aimais pouvoir me dire, quand je passais au square Dominion par exemple et que je voyais l’édifice Lavalin : “C’est moi qui ai fait ça” »,raconte-t-il en 2001 à Georges-Hébert Germain dans un portrait publié à la une du Devoir. « J’éprouvais beaucoup de satisfaction et de fierté pour ce que nous avions réalisé. »

C’est à ce même Georges-Hébert Germain qu’il avait confié, une vingtaine d’années plus tôt dans L’actualité, son amour sans bornes du développement de projets et de leur réalisation. « Autant que possible, il faut créer ses projets soi-même »,dit-il alors au journaliste. « C’est ça, le secret. Il faut qu’ils germent dans la tête. Il faut que tu connaisses les besoins de ton client avant même qu’il les ressente. » À l’époque, Lavalin, qui a aussi collectionné des mégaprojets comme le Stade olympique et des alumineries, compte 6000 employés et des projets dans plus de 50 pays. Au milieu des années 80, son chiffre d’affaires tourne autour de 650 millions.

« Bernard Lamarre était l’homme des grands projets, un visionnaire, un homme audacieux à l’intelligence peu commune, a dit le premier ministre Couillard. Grâce à lui, certains de nos plus grands chantiers hydroélectriques ont vu le jour, ce qui a permis au Québec d’acquérir une renommée mondiale dans le domaine. » Dominique Anglade, ministre de l’Économie et ingénieure de formation, a dit qu’il « a inspiré de nombreuses générations d’ingénieurs ».

Le Conseil des ministres n’avait pas étudié mercredi la possibilité de tenir des funérailles nationales pour M. Lamarre.

Photo: Canal D

Le chapitre SNC

En 1991, il quitte la direction de Lavalin. L’entreprise, dont il est actionnaire, fait face à une économie en pleine récession et a cumulé une dette de 370 millions dans la division génie. Elle se fait racheter par SNC, la grande rivale dirigée par Guy Saint-Pierre. Les quatre actionnaires écopent durement. M. Lamarre reviendra chez SNC-Lavalin plus tard à titre de consultant, et son frère Jacques en deviendra le président en 1996.

Au moment où SNC avale Lavalin, Bernard Lamarre connaît M. Saint-Pierre depuis longtemps. Ce dernier a été ministre sous Robert Bourassa de 1970 à 1976. Mais avant la politique, il est vice-président d’Acres Québec, une autre firme d’ingénierie. « Au lendemain de ma défaite en 1976, le premier appel que j’ai reçu est venu de Bernard. Il m’offrait de travailler pour Lavalin, aux Philippines. Je ne pouvais pas, car j’avais des enfants, mais j’ai apprécié le geste,a dit M. Saint-Pierre au Devoir. C’est un homme que je respectais. »

L’épisode SNC fait couler beaucoup d’encre. Lors d’une rare entrevue au magazine de l’Ordre des ingénieurs du Québec, M. Lamarre affirme à l’automne 1991 que la diversification a été « la seule mésaventure » de Lavalin et que sans son incursion dans la pétrochimie, avec l’achat de Kemtec, l’entreprise tiendrait encore seule debout. « Dans la plupart de nos diversifications, que ce soit MétéoMédia ou le domaine de la santé, ce furent des réussites »,dit-il. La fusion avec SNC permet de pérenniser les emplois et d’« affronter la concurrence internationale ».

Plus récemment, au sujet de la tourmente dans laquelle SNC-Lavalin a été plongée au cours des dernières années, M. Lamarre avait affirmé à La Presse en 2015 que cette inconduite aurait été « impensable » à son époque, jetant le blâme sur des « escogriffes cupides ».

Au fil des ans, les honneurs se succèdent. En 1985, il reçoit l’Ordre du Canada. La même année, on le nomme officier de l’Ordre national du Québec ; il deviendra grand officier en 2013. Dans sa notice biographique, l’Ordre mentionne précisément son engagement constant envers la collectivité.

« Outre son apport au monde des affaires, Bernard Lamarre laisse la métropole en deuil d’un de ses grands mécènes. M. Lamarre était considéré comme un véritable pilier de la philanthropie au sein de la communauté francophone,a affirmé la Chambre de commerce du Montréal métropolitain. Son implication remarquable de près de 25 ans au conseil du MBAM, à titre de membre, puis de président, mérite d’être soulignée et citée en exemple. »

Son épouse, Louise Lalonde-Lamarre, est décédée en 2002.

Bernard Lamarre, philanthrope et ami des arts

Bernard Lamarre était un collectionneur et un philanthrope passionné d’art. En plus de s’être engagé durant près de 20 ans dans diverses instances du Musée des beaux-arts de Montréal, il avait monté, au sein même de la Société Lavalin qu’il dirigeait, une imposante collection d’oeuvres d’art principalement canadiennes. Cette collection, de quelque 1300 oeuvres, a été rachetée par l’État en 1992 pour être donnée au Musée d’art contemporain de Montréal, qui la possède toujours. Au moment de cette acquisition, elle comptait déjà pour autour du quart de la collection entière du musée.

Bernard Lamarre avait monté cette collection « au gré de sa fantaisie », comme il le disait au magazine Vie des arts en 1994. Mais la collection compte des pièces remarquables. John Zeppetelli, directeur du Musée d’art contemporain, mentionne le Jean-Paul Riopelle qui trône à l’entrée du musée, et un Charles Gagnon qui orne la Salle du conseil du musée. On y trouve aussi des pièces de Paul-Émile Borduas, de Marcelle Ferron, de Marcel Barbeau et d’Edmund Alleyn, qui fera d’ailleurs l’objet d’une exposition du Musée d’art contemporain au printemps.

Du côté du Musée des beaux-arts de Montréal, on a tenu mercredi à saluer le « géant », le philanthrope et à l’amateur d’art qu’était Bernard Lamarre. Déjà, en 2011, le Musée avait rendu hommage à l’homme en lui dédiant la sculpture monumentale en bronze de David Altmejd L’oeil.

Bernard Lamarre a déjà dit être tombé amoureux des arts visuels lors d’un voyage en Europe dans les années 1950. « J’ai privilégié l’art contemporain parce qu’en général, il s’agissait d’artistes pas encore très connus, que je pouvais rencontrer plus facilement. Je trouvais qu’il valait la peine de les encourager de leur vivant. Et, au départ, leurs oeuvres étaient davantage à la portée de ma bourse », disait-il lors d’une entrevue effectuée en 2007.

Son fils, Jean Lamarre, confie au Devoir qu’« en 1952, il s’est marié et est parti en Angleterre pour faire sa maîtrise. Il y avait des églises et des musées, ma mère connaissait ça plus que lui, il s’est embarqué là-dedans, il a commencé à savoir ce qu’était un Rubens, un Rembrandt, etc. »

Au Musée des beaux-arts de Montréal, Bernard Lamarre a été l’instigateur et le réalisateur du pavillon Jean-Noël Desmarais. « Concernant l’agrandissement du pavillon Jean-Noël Desmarais, raconte Jean Lamarre, il s’est retrouvé un jour dans le Transsibérien avec M. Desmarais. Ils étaient sept jours ensemble dans le train et il n’y avait pas d’autre endroit où aller. À force de se faire demander de l’argent pour le nouveau pavillon, au bout de quatre jours M. Desmarais lui a dit : “ Je te le donne, et on ne parle plus de ça pour le reste du voyage. ” Il était tenace… »

Il a également donné naissance au projet d’expansion incorporant l’église Erskine and American pour devenir le pavillon d‘art québécois et canadien du musée.

Pour Nathalie Bondil, directrice du Musée des beaux-arts de Montréal, Bernard Lamarre avait pour ambition de soutenir le milieu culturel montréalais, en s’y engageant lui-même mais aussi, et peut-être surtout en persuadant tout un milieu de s’y intéresser. Il est à l’origine du Centre des sciences et du réaménagement du Vieux-Port de Montréal. Il a été président du conseil d’administration de l’Institut de design de Montréal.
Caroline Montpetit
6 commentaires
  • Bernard Descôteaux - Abonné 30 mars 2016 14 h 56

    Servir

    De Bernard Lamarre, bien des choses peuvent être dites tant sa vie a été riche de réalisations. Mais si on veut aller à l'essentiel, le mot servir vient immédiatement à l'esprit. J'ai eu le plaisir de le côtoyer au conseil d'administration du Devoir où il a siégé pendant près de vingt ans. Il m'a donné des conseils, ouvert des portes, encouragé à réaliser nos projets. L'homme était la simplicité même, disponible, toujours prêt à servir. Il aura servi le Québec à travers la société Lavalin dont il a fait un des grands leviers de la construction d'un Québec moderne, ouvert sur le monde. Il aura servi ses concitoyens en s'engageant au fil des années dans des dizaines d'organismes sans but lucratif, bien souvent des organismes communautaires, à travers lesquels il a contribué à rendre la société meilleure. Tout simplement, il a été ce que doit être un citoyen, présent aux siens et à sa collectivité.
    Merci Bernard Lamarre d'avoir été ce que vous avez été.

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 30 mars 2016 15 h 19

    Un très grand bâtisseur et un gentlemen

    Ceci était dit, Bernard Lamarre, Jean Lapierre, Gianmaria Testa, Jean Bissonnette, et Jim Harrison : l’édition d’aujourd’hui du Devoir ressemble à une immense rubrique nécrologique.

  • Colette Pagé - Inscrite 30 mars 2016 18 h 47

    Un homme de génie au service du Québec !

    Pionnier du génie québécois à l'étranger dans de multi-secteurs : Tunnel Louis-H- Lafontaine, Baie James. Grand collectionneur et amoureux des arts. Sa force était d'allier la gestion au génie. Un serviteur de la collectivité et un grand ami du Devoir et du Québec.

    Un Grand mécène qui plus que d'autre aurait mérité un hommage national.

    • Pierre Bernier - Abonné 31 mars 2016 09 h 29

      Un homme de jugement !

      "M. Lamarre avait affirmé à La Presse en 2015 que cette inconduite aurait été « impensable » à son époque, jetant le blâme sur des « escogriffes cupides » ".

  • Nadia Alexan - Abonnée 31 mars 2016 04 h 44

    C'est grace aux subventions des contribuables

    C'est dommage qu'on ne parle jamais des subventions en milliards de dollars déversées par les contribuables pour aider les projets de grands visionnaires. C'est grâce à ces subventions que les entreprises puissent se réaliser.

  • Daniel Lemieux - Abonné 31 mars 2016 11 h 38

    Un véritable « ingénieur », au sens noble du terme

    Monsieur Lamarre faisait partie de cette génération d'ingénieurs québécois francophones brillants, tels les Jean-Claude Garneau ou Jean-Claude Lespérance, méconnus, diplômés de Polytechnique ou de McGill, des professionnels qui ont mis le génie civil au service des grands ouvrages.

    La philosophie de ces ingénieurs aujourd'hui octogénaires était davantage vouée au bien public, plutôt qu'à la cupidité institutionnelle aujourd'hui si répandue dans les firmes de génie.