Cuba, ce vieil ami du Québec

Une vieille voiture qu’un Cubain rafistole
Photo: Rodrigo Arangua Agence France-Presse Une vieille voiture qu’un Cubain rafistole

Le Québec compte sur sa longue expérience avec Cuba pour profiter du boom économique que laisse entrevoir le réchauffement de ses relations diplomatiques et commerciales avec les États-Unis.

Cela fera bientôt 25 ans que la famille Lussier fait des affaires avec Cuba. L’entreprise de 400 employés de Sainte-Julie, en banlieue de Montréal, est spécialisée dans les camions lourds. Elle en vend et en loue de tous les types, frais sortis de l’usine ou remis à neuf, et fait absolument tout ce qui s’y rattache, de la vente de pièces, à la peinture, en passant par l’entretien et le recyclage. Avec Cuba, cela a commencé par la vente de moteurs destinés à redonner vie à des camions russes, puis s’est étendu à des camions entiers, pouvant être des bennes à ordures, des remorques, des camions-citernes ou des autobus, au point de compter aujourd’hui pour 10 % de son chiffre d’affaires. La compagnie accueille même ou va former sur place des mécaniciens cubains pour leur apprendre à entretenir tous ces mastodontes. « Nous avons bâti au fil des ans une relation de confiance qui devrait nous aider à profiter de l’explosion de la demande que tout le monde anticipe », explique Nancy Lussier, petite-fille du fondateur et vice-présidente de Terracam, la division chargée des exportations dans une vingtaine de pays.

Photo: Yamil Lage Agence France-Presse Une femme, cigarette à la bouche, nettoie des haricots à la fenêtre de sa maison.

Une priorité du Québec

Ce à quoi tout le monde se prépare, c’est le dégel des relations diplomatiques et économiques entre Cuba et les États-Unis. Les Européens et les Chinois n’ont pas attendu la visite dans l’île du président Barack Obama cette semaine pour commencer à s’activer sur le terrain en prévision d’un débarquement des touristes et des capitaux américains.

Le Québec aimerait bien pouvoir aussi profiter de cette manne. « On est bien conscients qu’on ne sera pas les seuls et que les Américains seront des géants lorsqu’ils arriveront, mais nous disposons aussi d’atouts. À commencer par le fait que le Canada n’a jamais rompu ses relations diplomatiques avec l’île, qu’un très grand nombre de touristes québécois s’y rendent chaque année et y sont appréciés, qu’on partage une culture latine et que l’on a développé des manières de faire susceptibles de plaire aux Cubains », a dit au Devoir cette semaine Christine St-Pierre en entretien téléphonique depuis la Chine.

La ministre des Relations internationales et de la Francophonie a procédé cet automne à ce qu’on croit être la première visite officielle du Québec en sol cubain. Elle est revenue de sa mission de deux jours avec la conviction que Cuba devait être élevée au rang de « priorité » économique et qu’il s’y trouvait un « énorme potentiel de développement », non seulement dans le secteur touristique, mais aussi de la recherche et de l’innovation, du bioalimentaire, des biotechnologies, des technologies de l’information et des énergies renouvelables.

« Tout est à faire, dit Christine St-Pierre. Ils cherchent des investisseurs, mais pas seulement. Les besoins en matière d’infrastructures, de moyens de production, de biens manufacturiers, de services publics, d’éducation et de santé qui étaient déjà importants le seront bien plus encore à mesure que se développeront les relations avec les États-Unis. En matière d’hôtellerie seulement, on prévoit qu’il se construira 4500 chambres par an et tout ce qui vient avec. »

Comme le Québec n’a pas de représentation officielle sur place, on a demandé à la délégation générale du Québec à Mexico de s’occuper de la question en attendant d’y ouvrir un bureau en bonne et due forme.

Photo: Rodrigo Arangua Agence France-Presse Une vieille voiture qu’un Cubain rafistole

Bâtir sur une longue amitié

On part de loin. En 2014, le Québec n’exportait vers l’île de 11 millions d’habitants que pour 82 millions $ de marchandises, à raison principalement de maïs (30 %), de lait en poudre (11 %) et de pièces de véhicules moteurs (7 %). Il n’achetait en retour que pour un peu plus d’un million $ de café (66 %), de cigares et cigarillos (31 %) et de rhum (3 %). Cela faisait de Cuba le 73e partenaire commercial du Québec. Selon Statistique Canada, Cuba était en 2010 la troisième destination étrangère des Canadiens avec un million de visites, derrière les États-Unis (20 millions) et le Mexique (1,3 million).

L’une des raisons qui ont retenu les entreprises québécoises de faire plus d’affaires à Cuba, dit-on, est la peur d’être accusé par les Américains de violer leur embargo contre Cuba et de s’exposer ainsi à des sanctions de la part des États-Unis. L’embargo n’est toujours pas levé, mais tout le monde sent que la tendance est à l’assouplissement.

Pendant plus de 40 ans et jusqu’à tout récemment, la Banque Nationale était la seule institution financière canadienne présente dans l’île pour offrir des services à une clientèle d’affaires québécoise et canadienne. La banque québécoise espère aujourd’hui que les liens et la connaissance du terrain qu’elle a développés au fil des ans lui donneront un avantage auprès de tous ceux qui cherchent à profiter du rapprochement en cours entre Cuba et les États-Unis. « Cela devrait nous aider. Les Cubains accordent une grande importance aux relations humaines », explique son porte-parole, Claude Breton. « Pour le moment, on reçoit de plus en plus d’appels de gens intéressés, mais tout se fait assez progressivement. »

Toujours prêt à accompagner les entreprises québécoises qui voudraient s’ouvrir à l’international, le Fonds de solidarité de la FTQ dit sentir aussi un intérêt grandissant pour Cuba. « Tout le monde lit les manchettes des journaux sur le dégel de ses relations avec les États-Unis et sait que Cuba a d’immenses besoins », note le porte-parole du Fonds, Patrick McQuilken. « Cet intérêt est bon signe, particulièrement chez les PME québécoises. Cela démontre qu’elles reconnaissent le besoin de diversifier leurs marchés d’exportation notamment du côté des pays en développement. »

L’expertise québécoise en matière de coopératives, qu’elles soient agricoles ou autres, devrait beaucoup intéresser les Cubains, pense Christine St-Pierre. « Ils y voient une alternative au choix brutal entre une économie dirigée et le capitalisme pur. » L’ancienne ministre de la Culture sait aussi qu’en cette veille de grands bouleversements économiques, les Cubains sont sensibles, comme les Québécois, à la question de la protection du patrimoine culturel.

Même pas peur

Pendant ce temps, le Groupe Lussier et sa division Terracam se préparent à ouvrir un centre de services et de distribution dans une zone économique spéciale au port de Mariel, à 50 km de La Havane. Le centre est d’abord et avant tout destiné à servir le marché cubain, mais pourrait aussi éventuellement servir comme base d’opération dans toute la région.

La concurrence des compagnies européenne et chinoise se fait de plus en plus forte, admet Nancy Lussier, notamment parce que leurs gouvernements les aident à offrir des conditions de financement difficiles à battre. « On reste malgré tout très compétitif, entre autres parce qu’il ne nous faut que 4 jours pour envoyer un chargement par bateau. »

La femme d’affaires n’a pas peur non plus d’une arrivée de plus en plus massive des Américains à Cuba. « Les compagnies américaines nous connaissent bien et nous font confiance. Et comme elles savent aussi que nous connaissons bien les Cubains et que nous avons leur confiance, on devrait pouvoir tous s’entendre. »

1 commentaire
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 mars 2016 09 h 13

    Pauvre Cuba

    Je vois déjà cette très belle Île, bétonnée, asphaltée et surexploitée...:-( etc.etc.

    Un peu c'est bien mais trop c'est... trop .

    Y'aura-t-il un "chien de garde" pour ralentir toute cette armée de gens d'affaires?...car c'est bien d'affairistes dont on parle ici.! On connait ça les affairistes ici, au Québec! Nous en subissons les contre-coups depuis près de 15 ans.

    Je ne suis pas certaine que ce soit le peuple cubain qui en sortira plus riche socialement, environnementalement et économiquement! ces affairistes "mentent" comme arracheur de dents.

    Je souhaite donc bonne chance à nos ami(e)s cubains...la meilleure des chances.
    Heureusement qu'il "y a encore du bien bon monde" comme disait grand'mère.