Investir dans les femmes

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Une étude du Crédit Suisse sur plus de 3000 entreprises a évalué que les sociétés dont la capitalisation boursière dépassait les 10 milliards $US et qui comptaient au moins une femme dans le conseil d’administration avaient enregistré une surperformance de 3,3 % entre 2005 et 2014.
Photo: iStock Une étude du Crédit Suisse sur plus de 3000 entreprises a évalué que les sociétés dont la capitalisation boursière dépassait les 10 milliards $US et qui comptaient au moins une femme dans le conseil d’administration avaient enregistré une surperformance de 3,3 % entre 2005 et 2014.

Ce texte fait partie d'un cahier spécial.

La représentation féminine dans les postes de haute direction et au sein des conseils d’administration figure de plus en plus dans les préoccupations des grands investisseurs. Zoom sur un critère qui semble prendre de l’ampleur dans la finance responsable.

En 2013, la banque Morgan Stanley a lancé le Parity Portfolio, un portefeuille d’investissement composé d’entreprises dont le conseil d’administration dénombre au moins trois femmes. L’année suivante, la banque Barclay a créé l’indice Women in Leadership Total Return Index, composé d’entreprises avec à leur tête une directrice générale ou un conseil d’administration dont le quart des sièges est occupé par des femmes. La Pax World Investments a de son côté raffiné son approche en remplaçant en 2014 son fonds Global Women’s Equity par le fonds Global Women’s Index, basé désormais sur un indice évaluant les entreprises selon la représentation féminine dans leur conseil d’administration et leurs équipes de gestion. « On observe vraiment un momentum autour de cet enjeu-là », constate Sherazad Adib, directrice de l’antenne québécoise de Catalyst, un organisme international sans but lucratif voué au développement d’opportunités pour les femmes dans les entreprises. « Il faut voir maintenant si les investisseurs vont y prêter plus d’attention », ajoute celle qui a été cofondatrice du Groupe investissement responsable (GIR).

Peu de ressources au Canada

Pour l’instant, au Canada, « on ne semble pas avoir beaucoup d’outils d’investissement qui mettent un accent là-dessus », reconnaît Mme Adib, qui a rédigé un billet de blogue à ce sujet dans la plateforme web Ethiquette. Au pays, Placements NEI, une société de fonds commun de placement détenu à 50 % par le Mouvement Desjardins, fait figure de pionnière en la matière. Depuis plus d’une dizaine d’années, son Fonds Éthiques intègre la représentation féminine dans ses critères d’évaluation environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Placements NEI s’attaque à la question par le biais de l’engagement actionnarial. Elle utilise donc, comme actionnaire, son vote pour faire pression en ce sens lorsque vient le temps de se prononcer sur les responsables de la nomination du conseil d’administration. Elle cherche aussi à établir un dialogue sur la place des femmes dans les postes de décision avec les organisations dans lesquelles elle investit.

« Nous n’avons pas refusé d’investir dans des entreprises qui manquaient de diversité dans leur conseil d’administration, précise Michelle de Cordova, directrice de l’engagement des entreprises et politiques publiques chez Placements NEI, jointe par téléphone à Vancouver. Cela aurait créé un problème de diversification de nos fonds, parce qu’il y avait trop d’entreprises au Canada qui n’avaient pas de femme dans leur conseil d’administration. Mais, maintenant, on commence à voir plus de diversité. Donc c’est quelque chose dont on va discuter dans le futur. »

Un changement sous peu

Néanmoins, l’investissement responsable guidé par l’équité entre les genres pourrait bientôt prendre de l’ampleur au pays. Placements NEI, dont les deux tiers des 5,5 milliards d’actifs sont classés comme de l’investissement socialement responsable, ne serait plus le seul actionnaire à utiliser son vote pour soulever la question. « D’autres fonds de pension ou grands investisseurs expriment aussi cette préoccupation dans leur vote lorsqu’ils sentent qu’il n’y a pas de diversité ou d’effort pour la promouvoir », remarque aujourd’hui Mme de Cordova.

D’ailleurs, les sociétés publiques canadiennes sont depuis peu forcées de se montrer plus transparentes à ce sujet. Le 31 décembre 2014, dix autorités en valeur mobilière du pays, dont l’Autorité des marchés financiers du Québec et la Commission des valeurs mobilières de l’Ontario, ont modifié leur règlement sur l’information en matière de gouvernance en se basant sur le principe du « se conformer ou s’expliquer », déjà expérimenté en Australie. Les sociétés inscrites à la Bourse de Toronto sont depuis obligées non seulement de divulguer le nombre de femmes en place dans leur conseil d’administration et dans leur haute direction, mais aussi de rendre publiques leur politique, leurs cibles et leur stratégie de recrutement pour assurer à l’avenir une meilleure représentation féminine au sein de leur entreprise.

L’initiative semble déjà faire son effet : sur les 722 sociétés inscrites à la Bourse de Toronto qui ont dû dévoiler ces informations en septembre dernier, 15 % avaient ajouté au moins une femme à leur conseil d’administration dans la dernière année. Parmi la centaine de sociétés inscrites à la Bourse de Toronto dont le siège social se trouve au Québec, 22 % avaient bougé dans ce sens, indique-t-on du côté de l’AMF. Les informations concernant les banques seront connues plus tard, en raison d’une année d’exercice décalée.

Des données qui vont changer la donne

Ces données désormais publiques risquent d’être prises en considération par les grands investisseurs, non seulement pour des raisons éthiques, mais aussi dans un souci d’obtenir un meilleur rendement. Plusieurs études récentes tendent à démontrer que la diversité des genres au sein de la haute direction d’une entreprise mène souvent à une meilleure performance financière. La dernière a être arrivée à cette conclusion a été publiée le 8 février dernier par le Peterson Institute for International Economics. Un sondage réalisé auprès de 22 000 entreprises dans 91 pays, dont le Canada, a permis de constater qu’une organisation, dont au moins 30 % des postes de la haute direction étaient occupés par des femmes, pouvait s’attendre à voir son bénéfice net augmenter de 6 %, alors que dans l’ensemble de l’échantillon ce bénéfice tend en moyenne à grimper de seulement 3 %. De plus, les entreprises où la représentation féminine dans la haute direction est passée de zéro à 30 % ont vu leur bénéfice net augmenter de 15 %.

« Un des devoirs d’une entreprise, c’est d’essayer de réaliser le meilleur rendement pour ses actionnaires, rappelle Michelle de Cordova. Il y a tant de recherches qui ont trouvé un lien entre la diversité et la performance, que c’est très difficile pour une entreprise de trouver des arguments contre cette idée. C’est sa responsabilité d’explorer des façons d’améliorer la performance. »

L’étude du Peterson Institute for International Economics ne notait pas de liens significatifs entre la forte représentation des femmes sur un conseil d’administration et la performance financière. En revanche, une étude du Crédit Suisse sur plus de 3000 entreprises a évalué que les sociétés dont la capitalisation boursière dépassait les 10 milliards $US et qui comptaient au moins une femme dans le conseil d’administration avaient enregistré une surperformance de 3,3 % entre 2005 et 2014. Dans certains pays, comme la Norvège et la France, le gouvernement a imposé des quotas sur le ratio de femmes que doivent respecter les conseils d’administration.