Une industrie en mal d’éthique

En République démocratique du Congo, un travailleur s’apprête à s’enfoncer dans un tunnel d’une mine de cobalt pour en tirer le minerai qu’utilise l’industrie de la téléphonie mobile. Des ONG dénoncent l’emploi des «minerais tachés de sang et extraits dans des zones de conflit».
Photo: Archives Agence France-Presse En République démocratique du Congo, un travailleur s’apprête à s’enfoncer dans un tunnel d’une mine de cobalt pour en tirer le minerai qu’utilise l’industrie de la téléphonie mobile. Des ONG dénoncent l’emploi des «minerais tachés de sang et extraits dans des zones de conflit».

La crème de la haute technologie réunie à Barcelone s’est penchée durant toute la semaine sur les tendances d’avenir en matière de téléphonie mobile, des progrès souvent dépendant de déplorables conditions de travail en Chine ou dans les mines en République démocratique du Congo, dénoncées par des ONG.

En marge du Congrès mondial de la téléphonie mobile (MWC) qui s’est achevé jeudi, des organisations non gouvernementales ont voulu attirer l’attention sur « l’exploitation des salariés ou les minerais tachés de sang et extraits dans des zones de conflit », comme l’explique Alba Trepat, responsable de campagne de la fédération espagnole d’ONG SETEM, à l’origine d’un Congrès social des téléphones portables.

Photo: Agence France-Presse Des employés à l’œuvre dans une usine de Foxconn, un sous-traitant chinois d’Apple. En 2012, l’attention du monde avait été attirée sur les conditions de travail dans l’industrie de l’électronique en Chine après une vague de suicides.

Ce congrès organisé en parallèle, à un jet de pierre du MWC, qui a rassemblé pendant quatre jours plus de 94 000 participants du monde entier, a aussi son téléphone intelligent vedette : le Fairphone 2. Son concepteur, une entreprise hollandaise, s’inspire du commerce équitable, même si elle reconnaît qu’il est impossible d’en respecter les normes à 100 %.

La faute à la multitude de composants et de sous-traitants entrant en jeu, dont beaucoup sont installés dans des pays émergents. « La traçabilité des minerais utilisés est très compliquée. La chaîne de sous-traitance implique des centaines d’acteurs et pour chaque minerai, il y a au moins cinq phases de production. S’assurer que chacune d’elle est éthique est très difficile », explique à l’AFP Daria Koreniushkina, de Fairphone.

Le premier téléphone intelligent de la marque n’utilisait que de l’étain et du tantale provenant de régions situées hors de zone de guerre en République démocratique. Son deuxième modèle, lancé en 2015, utilise de l’or péruvien équitable. Ils ont été écoulés à 60 000 et 30 000 exemplaires en Europe et Fairphone espère ainsi sensibiliser les consommateurs.

Dans les usines chinoises où son téléphone intelligent est fabriqué, Fairphone a mis au point des programmes sociaux, une meilleure représentativité des salariés et l’entreprise fait réaliser régulièrement des audits indépendants sur les conditions de travail. « Nous ne pouvons pas trouver comme par magie une usine équitable en Asie, mais le premier pas est d’être transparent et d’avoir la volonté d’améliorer les choses », explique Daria Koreniushkina.

Selon Electronics Watch, organisation soutenue par l’Union européenne, de nombreux salariés employés dans le secteur électronique en Chine travaillent plus de 80 heures par semaine pour des salaires de misère et sont exposés à des produits cancérigènes. En 2012, une vague de suicides dans une usine chinoise de Foxconn, sous-traitant du géant américain Apple, avait obligé ce dernier à faire inspecter ses fournisseurs.

Fairphone apparaît comme une exception dans le secteur de la téléphonie mobile, qui a généré 3100 milliards de dollars en 2015, selon l’organisation mondiale GSMA, organisatrice du MWC. Les géants de la téléphonie « sont fiers d’avoir ces ressources, leur responsabilité devrait être à la hauteur », dénonce Josep Maria Royo, enquêteur de l’Observatoire école de culture de la paix de l’université autonome de Barcelone, spécialisé dans les conflits armés.

Il fait aussi partie du Réseau des organisations pour la RDC, une ONG locale, qui critique l’industrie pour financer indirectement un conflit qui dure depuis plus de 20 ans. « La RDC produit plus de la moitié du cobalt [utilisé dans les téléphones portables] mondial. Environ 20 % provient de mines artisanales dans le sud du pays, où les travailleurs l’extraient à la main, sans outil ni protection », dénonce aussi Maria Cañadas, présidente d’Amnesty International pour la Catalogne.

Des enfants au fond des mines

Amnesty International a publié en janvier le rapport « Nous mourrons pour cela », où elle met en lumière les conditions dans ces mines : journées de travail interminables, sept jours sur sept, mauvais traitements, travail des enfants.

L’organisation des Nations unies pour l’enfance, Unicef, estime que « près de 40 000 enfants travaillent dans ces mines. Certains, dont les plus jeunes avaient sept ans, nous ont raconté qu’ils n’avaient pas vu la lumière du jour depuis longtemps car ils passaient leur journée dans les mines », raconte-t-elle.

« Je ne pense pas que les gens du MWC ne soient pas au courant. Mais ça ne les intéresse pas d’en parler et, accuse-t-elle, encore moins de chercher des solutions. »

1 commentaire
  • Jean Richard - Abonné 28 février 2016 11 h 14

    Enfants des mines et...

    Il faut croire que les enfants ne naissent pas tous égaux et que l'inégalité persiste jusqu'à leur mort et même au-delà.

    Il y a quelques jours, une histoire de mœurs impliquant un adulte et deux ou trois gamins faisait couler beaucoup d'encre et de salive. Mais si deux ou trois gamins peuvent amener l'émotivité à son point d'ébullition, comment expliquer l'indifférence du sort de plusieurs milliers d'enfants, ailleurs au monde, qui sont exploités physiquement (et moralement) et ça, pour que nous puissions nous procurer à meilleur prix des objets de consommation utiles, mais loin d'être indispensable ?

    http://www.jeuneafrique.com/294849/societe/rdc-amn

    Si les Québécois étaient cohérents avec leurs principes moraux, ils exigeraient de leurs gouvernants que tout programme de subventions à l'industrie soit conditionnelle à la traçabilité des matières entrant dans la composition des matériaux. Ainsi, le gouvernement du Québec pige actuellement des millions $ dans le fonds vert pour soutenir son programme de batterification des transports (oui, sous son faux nom d'électrification, c'est bien l'industrie de la batterie qui bénéficie des généreuses subventions aux acheteurs de voitures électriques, et le nom exact du programme devrait être batterification).

    On parle ci-haut des téléphones mobiles. Mais il ne faut pas oublier qu'il font appel à la même technologique que les voitures. Or, une seule voiture électrique utilise autant de cobalt (ou sinon de manganèse) et de lithium que 10 000 à 30 000 téléphones mobiles. La provenance de ces métaux dans ces voitures généreusement subventionnées ne semble pas préoccuper les gestionnaires du fonds vert. Pourtant, des menaces environnementales et sociales sont en cause, ce que notre éthique élastique préfère écarter. De la sueur, des larmes et du sang d'enfant dans vos engins à batterie ? Bof diront certains...